Cette amibe résistante au chlore inquiète les spécialistes de l’eau potable
Chaque été, la même scène se répète : l’eau chauffe, les lacs se remplissent, les piscines tournent à plein régime. Dans cette chaleur prolongée, certaines formes de vie microscopiques trouvent des conditions idéales pour se multiplier. Et certaines d’entre elles ne disparaissent pas aussi facilement qu’on l’imagine.
Derrière l’expression d’« amibe tueuse », on parle surtout de Naegleria fowleri, un organisme rare mais redouté, capable de provoquer une infection cérébrale fulgurante. Ce qui inquiète davantage les scientifiques aujourd’hui, c’est moins sa présence en milieu naturel — connue depuis longtemps — que sa capacité à survivre dans des environnements où l’on pensait être protégés, notamment lorsque des biofilms se forment dans les réseaux d’eau. Selon le CDC, l’infection reste exceptionnelle, mais elle est presque toujours mortelle lorsqu’elle survient.
Des amibes libres, longtemps sous-estimées, mais très résistantes
On les appelle « amibes libres » parce qu’elles n’ont pas besoin d’un hôte pour vivre. On les retrouve dans les eaux douces, les sols humides, les eaux stagnantes, mais aussi dans des environnements créés par l’humain : canalisations, réservoirs, systèmes d’irrigation. Leur mode de vie est simple en apparence : elles se déplacent, se nourrissent souvent de bactéries, et s’adaptent à des conditions difficiles.
Cette adaptabilité est au cœur du problème. Certaines amibes peuvent entrer dans un état de « dormance » sous forme de kyste, plus résistant à la chaleur, au manque de nutriments et à une partie des désinfectants. C’est d’ailleurs l’une des raisons pour lesquelles les traitements ne garantissent jamais un “zéro microbe” absolu, même si l’eau potable est très encadrée.
Un autre point pèse dans les débats : les amibes peuvent aussi héberger d’autres microbes. Des bactéries pathogènes peuvent se retrouver “protégées” à l’intérieur d’elles, un mécanisme parfois décrit comme un effet « cheval de Troie ». Dans les réseaux où des dépôts et des biofilms s’installent, ce type d’écosystème devient plus difficile à maîtriser, surtout quand la température grimpe.
Amibe tueuse : quand Naegleria fowleri franchit la barrière du nez
L’infection qui fait le plus peur porte un nom très technique : la méningo-encéphalite amibienne primitive (PAM). Elle survient quand de l’eau contaminée remonte par le nez et permet à l’amibe d’atteindre le cerveau via les voies olfactives. Le CDC insiste sur un point essentiel : on ne l’attrape pas en buvant de l’eau, mais lorsque l’eau entre dans le nez.
Les premiers symptômes ressemblent souvent à ceux d’une méningite : fièvre, céphalées, nausées, raideur de nuque, confusion. La maladie progresse vite, ce qui complique le diagnostic et laisse peu de temps pour agir. Sur le plan statistique, le constat est glaçant : entre 1962 et 2024, le CDC recense 167 cas de PAM signalés aux États-Unis, avec seulement quatre survivants.
C’est aussi ce qui alimente les inquiétudes médiatiques à chaque décès : l’événement est rare, mais l’issue est presque toujours fatale. On se souvient d’un enfant tué par une bactérie mangeuse de cerveau après s’être baigné, ou encore d’une amibe qui tue un adolescent après une baignade. L’Anses évoque également une létalité autour de 95% et rappelle que le risque augmente surtout dans certaines eaux chaudes et mal maîtrisées.
Le chlore ne suffit pas toujours quand le biofilm s’en mêle
La question qui revient sans cesse est simple : comment une amibe peut-elle persister alors qu’on chlore l’eau, qu’on surveille les réseaux et qu’on traite les piscines ? Une partie de la réponse tient en un mot : biofilm.
Un biofilm, c’est cette couche visqueuse faite de micro-organismes et de dépôts, qui se forme sur les parois internes des tuyaux, des réservoirs ou des installations. Dans cet abri, les germes sont plus difficiles à atteindre. Et lorsque Naegleria fowleri s’associe à ces structures, sa résistance au chlore peut grimper fortement. Une base de données de l’OMS, qui relaie des travaux scientifiques sur le sujet, indique que l’amibe associée à un biofilm de réseau d’eau potable a pu survivre à des niveaux de chlore très supérieurs aux recommandations habituelles.
Il faut être précis ici : cela ne veut pas dire que “l’eau du robinet est dangereuse” au quotidien. En revanche, ces données expliquent pourquoi certaines contaminations — notamment dans des systèmes mal entretenus, des réservoirs privés, des réseaux secondaires ou des installations temporaires — peuvent échapper aux attentes. Et c’est justement sur ces zones grises que se concentrent plusieurs alertes.
Le risque peut aussi venir d’un geste domestique : le rinçage nasal
Là où le sujet bascule, c’est quand on quitte la baignade pour entrer dans la salle de bain. Ces dernières années, plusieurs infections ont été associées à l’usage de dispositifs de rinçage nasal (type neti pot) avec de l’eau non stérile, comme ce fut le cas pour un homme qui en est décédé.
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En mai 2025, le CDC a publié un rapport (MMWR) sur un cas mortel chez une femme de 71 ans, avec une exposition suspectée via de l’eau du robinet provenant d’un système de camping-car (RV) utilisée pour l’irrigation nasale. L’enseignement est clair : des réseaux privés ou temporaires, mal entretenus, peuvent devenir des points faibles.
Les recommandations, elles, sont très concrètes. Pour rincer le nez, le CDC conseille d’utiliser uniquement de l’eau distillée/stérile, ou de l’eau du robinet bouillie puis refroidie. La FDA dit la même chose et rappelle que l’eau du robinet n’est pas conçue pour être introduite dans les voies nasales, même si elle est potable à l’ingestion.
Cette nuance, beaucoup de gens ne l’ont jamais entendue. Or, elle suffit à transformer un geste “bien-être” en prise de risque inutile, surtout si l’eau est tiède, si le matériel est mal nettoyé, ou si l’on se trouve dans une zone chaude.
Climat, infrastructures, surveillance : pourquoi le sujet remonte maintenant
Le réchauffement et l’allongement des périodes de chaleur créent des fenêtres plus favorables aux organismes thermophiles. L’Anses souligne que Naegleria fowleri se développe en eaux chaudes et que la vigilance concerne en priorité les sites de baignade et certaines installations où la température et la qualité sanitaire peuvent varier.
À cela s’ajoute un facteur très “terrain” : l’état des infrastructures. Un réseau d’eau est vivant, au sens microbiologique, même quand l’eau est traitée. Dans des canalisations anciennes, des zones de stagnation, des dépôts, ou des systèmes domestiques (ballons d’eau chaude, tuyauteries peu utilisées), des micro-environnements se créent. Ils ne déclenchent pas une épidémie, mais ils compliquent la promesse d’un contrôle parfait.
Pour le grand public, le risque principal reste la baignade en eau douce chaude avec projections dans le nez, ou l’irrigation nasale avec une eau non sécurisée. Les agences sanitaires, elles, visent surtout l’amélioration de la surveillance, l’entretien des réseaux et la prévention ciblée en période de chaleur.
Ce qu’il faut retenir, sans paniquer
La présence d’une “amibe tueuse” dans l’imaginaire collectif peut provoquer une peur disproportionnée. Les chiffres montrent pourtant un phénomène rare, mais extrêmement grave quand il survient. Le bon réflexe consiste donc à agir sur les situations à risque, pas à douter de tout.
Éviter de faire entrer de l’eau chaude ou tiède dans le nez en milieu naturel, maintenir correctement piscines et installations, et surtout ne jamais utiliser directement l’eau du robinet pour un rinçage nasal sans l’avoir rendue sûre : ce sont des mesures simples, déjà recommandées par les autorités sanitaires.
Conclusion
Le sujet dit aussi autre chose de notre époque. Plus l’eau chauffe, plus les réseaux vieillissent, plus les micro-organismes opportunistes trouvent des failles. La réponse ne se limite pas au chlore : elle passe par l’entretien, la surveillance, l’information et une approche “One Health” qui relie environnement et santé humaine, avant que les cas rarissimes ne deviennent un peu moins rares.
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