Ce traitement du cœur prescrit à 71 000 Français doit « être définitivement écarté »
Un médicament cardiaque largement prescrit fait l’objet d’une nouvelle alerte majeure. La prestigieuse revue médicale Prescrire vient d’interpeller directement les autorités de santé françaises pour réclamer le retrait définitif d’un traitement du cœur jugé « plus dangereux qu’utile ».
Ce courrier officiel, adressé le 9 mars dernier à l’ANSM et à la Haute autorité de santé, concerne un médicament que vous connaissez peut-être : le nicorandil.
Un médicament prescrit à des dizaines de milliers de Français
Le nicorandil appartient à la famille des traitements contre l’angor, cette douleur thoracique caractéristique qui survient pendant l’effort ou en période de stress. Ce médicament est considéré comme un traitement de « dernière intention », utilisé uniquement lorsque les autres options thérapeutiques ont échoué ou sont contre-indiquées.
Les chiffres donnent le vertige : près d’un million de boîtes ont été remboursées par l’Assurance maladie en 2024, touchant environ 71 000 patients français. Ces médicaments restent d’ailleurs remboursés à 65% par la Sécurité sociale, malgré les alertes répétées.
Pourtant, ce traitement traîne derrière lui un passé chargé. Déjà en 2012 et 2015, l’ANSM avait émis des mises en garde concernant ses effets indésirables. En novembre 2025, l’agence du médicament avait même renouvelé ses alertes sur les risques d’ulcérations graves.
Des ulcérations qui peuvent tourner au drame
Le principal danger du nicorandil réside dans sa capacité à provoquer des ulcérations cutanées et digestives particulièrement sévères. Ces lésions ne sont pas anodines : elles peuvent apparaître à tout moment du traitement et entraîner des complications dramatiques.
Selon les données de pharmacovigilance, 62 cas d’ulcérations liées au nicorandil ont été officiellement recensés entre 2017 et 2024. Mais attention : ce chiffre sous-estime largement la réalité, selon la revue Prescrire. De nombreux cas ne remontent pas jusqu’aux centres régionaux de pharmacovigilance.
Les complications possibles font froid dans le dos : perforations digestives, fistules, abcès, hémorragies gastro-intestinales. Des situations d’urgence vitale qui peuvent survenir sans prévenir.
Les signaux d’alarme à ne jamais ignorer
Si vous ou un proche prenez ce traitement, certains symptômes doivent vous alerter immédiatement :
- Douleurs abdominales persistantes
- Ulcères dans la bouche qui ne guérissent pas
- Plaies cutanées suspectes
- Saignements digestifs
- Douleurs lors de la déglutition
Face à ces signes, l’interruption immédiate du traitement et une consultation médicale urgente s’imposent. Cette recommandation émane directement de l’ANSM, qui insiste sur « la nécessité impérative » de stopper le médicament dès l’apparition de symptômes évocateurs.
Les professionnels de santé sont également tenus de surveiller étroitement leurs patients sous nicorandil, notamment en évitant certaines associations médicamenteuses déconseillées.
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Une liste noire qui s’allonge
Le nicorandil ne fait pas figure d’exception. Il rejoint la longue liste des médicaments que la revue Prescrire recommande d’éviter en 2026. Cette liste noire, mise à jour chaque année, recense les traitements dont la balance bénéfices-risques penche dangereusement du mauvais côté.
Cette classification n’est pas prise à la légère. Elle résulte d’une analyse rigoureuse des données scientifiques disponibles, des effets indésirables rapportés et de l’existence d’alternatives thérapeutiques plus sûres.
D’autres médicaments cardiovasculaires figurent également sur cette liste, témoignant d’une vigilance accrue sur cette classe thérapeutique. Les risques liés aux médicaments du quotidien sont désormais mieux documentés et font l’objet d’une surveillance renforcée.
Pourquoi les autorités tardent-elles à réagir ?
La question dérange : si ce médicament présente de tels risques, pourquoi reste-t-il autorisé et remboursé ? La revue Prescrire pointe du doigt l’inertie des autorités de santé.
En 2015, la Commission de la transparence de la HAS avait maintenu son avis favorable concernant la prise en charge de ce traitement. Depuis, aucune réévaluation n’a eu lieu, malgré l’accumulation des signalements d’effets indésirables.
Cette situation illustre une problématique plus large : le délai parfois très long entre l’identification d’un risque et la prise de mesures concrètes. Entre-temps, des milliers de patients continuent d’être exposés à des dangers évitables.
Les enjeux de sécurité pharmaceutique dépassent d’ailleurs le cadre des médicaments officiels, avec l’émergence préoccupante de circuits parallèles non contrôlés.
Des alternatives existent-elles ?
Heureusement, l’angor dispose d’un arsenal thérapeutique diversifié. Les médicaments de première intention (bêtabloquants, inhibiteurs calciques, dérivés nitrés) offrent généralement une efficacité satisfaisante avec un profil de sécurité bien établi.
Le nicorandil n’intervient théoriquement qu’en dernier recours, lorsque ces traitements de référence ont échoué ou sont contre-indiqués. Mais même dans ces situations complexes, d’autres options peuvent souvent être envisagées : optimisation des doses, associations médicamenteuses alternatives, ou encore approches non pharmacologiques.
L’important est de ne jamais interrompre brutalement un traitement cardiaque sans avis médical. Seul votre cardiologue peut évaluer la balance bénéfices-risques dans votre situation particulière et proposer des alternatives adaptées.
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Une perte de chance pour les patients
L’expression est forte, mais la revue Prescrire ne mâche pas ses mots : maintenir ce médicament sur le marché expose les patients à « une perte de chance ». En d’autres termes, les risques d’effets indésirables graves dépassent largement les bénéfices thérapeutiques attendus.
Cette notion de perte de chance est centrale en médecine. Elle signifie qu’en prescrivant ce traitement plutôt qu’une alternative plus sûre, ou en retardant sa suppression du marché, on prive potentiellement le patient d’une évolution plus favorable.
Les 71 000 patients français actuellement sous nicorandil se trouvent donc dans une situation délicate. Ni leur médecin ni eux-mêmes ne peuvent prédire qui développera des complications graves, mais le risque existe pour chacun d’entre eux.
Cette incertitude génère une anxiété légitime face aux effets secondaires médicamenteux, d’autant plus préoccupante qu’elle concerne des pathologies cardiovasculaires déjà anxiogènes.
L’appel urgent de Prescrire
Face à cette situation, la revue médicale ne se contente plus d’alerter : elle exige des actes. Son courrier aux autorités réclame explicitement que ce médicament soit « définitivement écarté des soins en France, et ailleurs ».
Cet appel s’accompagne d’une demande d’action « rapide et efficace » pour éviter que « le nombre de patients victimes des effets indésirables graves ne s’allonge davantage ». Le message est clair : chaque jour de retard peut coûter cher en termes de santé publique.
Prescrire rappelle que sa mission consiste à informer les professionnels de santé et les patients sur les vrais bénéfices et les vrais risques des médicaments. Cette indépendance éditoriale, financée uniquement par les abonnements, lui permet de tenir des positions parfois inconfortables mais nécessaires.
D’autres évolutions réglementaires concernant les médicaments sont d’ailleurs à l’étude, témoignant d’une période de transformation du paysage pharmaceutique français.
Que faire si vous prenez ce traitement ?
Si vous êtes actuellement sous nicorandil, pas de panique, mais une vigilance s’impose. Ne stoppez jamais brutalement ce médicament sans avis médical : l’arrêt d’un traitement cardiaque doit toujours être supervisé par un professionnel.
Voici les étapes recommandées :
- Prenez rendez-vous rapidement avec votre cardiologue
- Évoquez les alertes actuelles sur ce médicament
- Demandez s’il existe des alternatives dans votre cas
- Surveillez tout symptôme suspect (ulcères, douleurs abdominales)
- En cas de symptômes alarmants, consultez en urgence
Votre médecin pourra évaluer si un changement de traitement est envisageable, en tenant compte de votre historique médical, de vos autres pathologies et des contre-indications éventuelles aux alternatives.
Cette démarche proactive s’inscrit dans une évolution générale vers une médecine plus participative, où le patient devient acteur de sa prise en charge.
L’affaire du nicorandil illustre parfaitement l’importance d’une vigilance constante en matière de sécurité médicamenteuse. Elle rappelle aussi que l’autorisation de mise sur le marché d’un médicament n’est pas un label de sécurité absolue, mais le début d’une surveillance qui doit se poursuivre tout au long de sa commercialisation.