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Élevés dans les années 60-70, ils ont développé une résilience que la science peine à retrouver chez les jeunes

Publié par Cassandre le 24 Avr 2026 à 19:50

Ils ont grandi sans smartphone, sans GPS et sans filet de sécurité émotionnel. Les enfants des années 60 et 70 ont traversé des crises économiques, des divorces en hausse et des mutations sociales profondes — souvent livrés à eux-mêmes après l’école. Résultat : selon plusieurs études longitudinales sur les parcours de vie, ils ont développé une forme de résilience psychologique que les chercheurs peinent aujourd’hui à observer chez les jeunes générations. Et la raison n’a rien à voir avec la nostalgie.

Ce que révèlent 50 ans de suivi psychologique

Tout commence avec deux études américaines devenues des références en psychologie du développement : l’étude sur la croissance d’Oakland et l’étude sur l’orientation de Berkeley, menées par l’Université de Californie. Ces recherches intergénérationnelles ont suivi des centaines d’individus depuis l’enfance jusqu’à l’âge adulte, sur plusieurs décennies.

Enfants jouant librement dans une rue des années 60

Les résultats sont frappants. Les individus ayant grandi dans des contextes économiques difficiles au milieu du XXe siècle présentaient, à l’âge de 40 ans, une meilleure confiance en eux et une trajectoire professionnelle plus stable que ceux issus de milieux plus favorisés. Ce n’est pas le confort qui a forgé leur solidité — c’est précisément son absence.

Le sociologue Glen H. Elder Jr., qui a analysé ces données longitudinales pendant des décennies à l’Université de Caroline du Nord à Chapel Hill, a documenté un phénomène contre-intuitif. Les garçons issus de familles défavorisées de la génération des années 1920, intégrés tôt dans l’armée ou le marché du travail, enregistraient les gains les plus importants en matière de confiance en soi à la quarantaine. Leurs enfants, arrivés à l’âge adulte dans les années 60 et 70, ont hérité de ce stoïcisme parental. Mais un facteur clé allait amplifier le phénomène.

Pourquoi l’ennui était un outil de développement

Contrairement au paysage numérique actuel, les aléas de la vie quotidienne étaient inévitables pour cette génération. L’ennui, la gratification différée et l’absence de validation immédiate obligeaient les jeunes à développer une forme d’autorégulation que les psychologues considèrent aujourd’hui comme un pilier de la résilience. Les enfants livrés à eux-mêmes après l’école devaient inventer leurs jeux, gérer leurs conflits et supporter la frustration sans aide extérieure.

Les recherches du psychiatre Michael Rutter et de la psychologue Ann S. Masten confirment cette idée : l’exposition à l’incertitude joue un rôle de levier dans le développement psychologique. Mais avec une nuance essentielle — le stress doit être dosé. Ni trop faible (aucun apprentissage), ni trop intense (traumatisme). Les années 60-70, avec leurs contraintes matérielles modérées et leurs libertés de mouvement importantes, semblent avoir offert ce dosage presque idéal.

Adolescent des années 70 seul à la maison pendant que sa mère part travailler

Quand les ressources des ménages diminuaient, les enfants et les mères entraient sur le marché du travail. Les rôles évoluaient, les adolescents étaient confrontés très tôt à la prise de responsabilités. Cette exposition précoce à la résolution de problèmes concrets — réparer un vélo, négocier avec un voisin, gérer un budget serré — constituait un entraînement quotidien à l’adaptabilité. Une compétence que les forces mentales de cette génération ont transmise dans leurs relations et leur vie professionnelle.

Le rôle invisible des bandes de copains

Un facteur rarement mentionné dans les débats : le caractère organique des liens sociaux. Dans les années 60 et 70, les groupes de camarades se formaient spontanément dans la rue, au terrain vague, au pied des immeubles. Les conflits se réglaient sans médiation d’adultes, sans trace numérique, sans possibilité de bloquer quelqu’un d’un clic.

Cette pratique régulière de la négociation en face à face forgeait une solidité relationnelle difficile à acquérir dans un environnement médiatisé par les écrans. Les psychologues constatent aujourd’hui que les jeunes, bien que plus connectés, sont paradoxalement plus isolés et souvent moins à l’aise pour gérer leurs émotions et les conflits interpersonnels sans stress intense.

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Les participants aux études de Berkeley et d’Oakland, issus de milieux modestes dans les années 60, ont d’ailleurs connu une mobilité sociale ascendante et une stabilité conjugale supérieures à ce que laissaient prévoir les données de leur enfance. Selon les données de l’Université de Caroline du Nord, ce résultat ne s’explique pas par une vie plus facile, mais par l’absence d’un modèle de parcours linéaire et sécurisé. L’adaptation permanente au changement était la norme, pas l’exception. Alors pourquoi cette capacité ne s’est-elle pas transmise ?

Le paradoxe des parents protecteurs

La réponse tient en grande partie à un réflexe compréhensible. Ayant eux-mêmes connu l’incertitude économique et une certaine distance affective dans leur éducation, les adultes des années 60-70 ont cherché à offrir à leurs enfants ce qu’ils n’avaient pas eu : une sécurité matérielle et émotionnelle plus importante. Les avantages psychologiques des personnes nées entre 1950 et 1970 n’ont paradoxalement pas été transmis à la génération suivante.

Parent protecteur équipant son enfant avant de jouer dehors

Cet instinct de protection, combiné à l’essor d’Internet et des technologies numériques, a contribué à préserver les générations suivantes d’une partie des difficultés qui avaient forgé la résilience de leurs parents. Le durcissement des exigences scolaires a lui aussi évolué, avec un système éducatif qui privilégie davantage la validation que l’apprentissage par l’échec.

La psychologie contemporaine avance que la quasi-disparition de cette forme spécifique de résilience découle d’un changement profond de mentalité collective. Dans les années 60-70, l’échec était perçu comme une expérience personnelle et formatrice. Aujourd’hui, les jeunes adultes sont plus susceptibles de ressentir de l’anxiété anticipatoire face à des problèmes complexes ou à des critiques constructives. L’absence d’efforts concrets dans un monde dominé par les services à la demande a contribué à un moindre développement des mécanismes liés à la persévérance.

La résilience n’est pas un trait de caractère, c’est un contexte

C’est peut-être la conclusion la plus importante de ces décennies de recherche. Les travaux sur le parcours de vie soulignent que la résilience n’est pas une caractéristique innée. C’est un processus qui naît de l’interaction entre l’action individuelle et le contexte historique. Les adultes élevés dans les années 60-70 n’étaient pas intrinsèquement plus solides — ils ont été élevés dans un contexte qui exigeait une capacité d’adaptation élevée comme condition nécessaire à une bonne vie.

Les années 60 et 70 combinaient le souvenir des sacrifices de la Grande Dépression avec les revendications de liberté portées par les mouvements pour les droits civiques. Cette alliance de prudence économique et de remise en question sociale exigeait une flexibilité cognitive difficile à reproduire dans un monde contemporain plus sécurisé matériellement. Même les personnes mentalement fortes dans leurs 80 ans partagent des routines directement héritées de cette époque.

Si les jeunes d’aujourd’hui font preuve d’une plus grande conscience émotionnelle — ce qui est un progrès réel —, ils présentent souvent une tolérance au stress plus faible face à des obstacles logistiques ou systémiques. La génération Z fait face à ses propres défis inédits, mais avec un outillage psychologique différent de celui de ses aînés.

Les résultats issus de ces archives longitudinales indiquent que la résilience peut se développer à tout âge — à condition de s’exposer, même modestement, à des situations d’inconfort maîtrisé. Le confort absolu, aussi désirable soit-il, a un coût psychologique que les chercheurs commencent tout juste à mesurer. Et si les habitudes à abandonner après 60 ans font régulièrement l’objet de recommandations, celles qu’il faudrait peut-être réintroduire dans l’éducation des plus jeunes sont rarement évoquées.

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