Impossible de se loger aujourd’hui, millionnaires demain : le paradoxe de la génération Z
La génération Z avance dans un paysage paradoxal. D’un côté, l’accès au logement se durcit, les débuts de carrière sont plus heurtés et le coût de la vie grignote les marges de manœuvre. De l’autre, Bank of America estime que la génération Z pourrait devenir, vers 2035, la cohorte la plus nombreuse et la plus riche du monde.

Ce contraste résume une partie du malaise actuel. Les jeunes adultes ont souvent le sentiment de travailler davantage pour accéder à moins de stabilité que leurs aînés. En France, la crise du logement continue de s’aggraver, tandis que les rapports publics sur le logement des jeunes décrivent une urgence sociale durable.

La génération Z vit une entrée dans l’âge adulte sous tension
Sur le papier, la génération Z a tout pour réussir. Elle est très connectée, plus familiarisée que ses prédécesseurs avec les outils numériques et appelée à peser lourd dans la consommation mondiale. Mais dans la vie quotidienne, la réalité est moins flatteuse. Le rapport de Bank of America Institute publié en mars 2025 explique que le coût de la vie pèse fortement sur cette génération, au point de la pousser à dépenser près de deux fois plus qu’elle n’épargne.
La banque note aussi qu’une majorité relative des jeunes interrogés dit ne pas gagner assez pour vivre la vie qu’elle souhaite. Presque un tiers estime même être en retard par rapport à ses parents au même âge sur ses objectifs financiers. Dans le même temps, les données internes de Bank of America montrent une hausse marquée du nombre de foyers Gen Z touchant le chômage sur un an en février 2025.
Cette pression se lit particulièrement dans le logement. En France, la Fondation pour le Logement des Défavorisés décrit encore une “année noire” en 2025 et un approfondissement de la crise en 2026. Le rapport conjoint du Conseil d’orientation des politiques de jeunesse et du Conseil national de l’habitat parle, lui, d’une véritable urgence sociale pour les jeunes.

Le logement est devenu le premier mur
Le sujet du logement concentre tout. Trouver un studio, constituer un dossier, payer un loyer, avancer une caution, assumer les frais d’agence et faire face à des exigences de revenus élevées : pour beaucoup de jeunes actifs et d’étudiants, la difficulté commence là. Les pouvoirs publics eux-mêmes ont mis en avant en 2025 la Semaine du logement des jeunes pour alerter sur ces obstacles et mieux faire connaître les aides existantes.
Le problème ne tient pas seulement à des loyers élevés. Il tient aussi à un enchaînement de fragilités. Les jeunes arrivent plus tard à la stabilité professionnelle, bougent davantage pour leurs études ou leur premier emploi et disposent rarement d’un apport ou d’une épargne suffisante. Le rapport sur le logement des jeunes souligne que ces parcours fragmentés rendent l’accès à un logement autonome beaucoup plus difficile.
Dans ce contexte, la promesse d’un enrichissement futur peut sembler presque abstraite. Elle heurte l’expérience immédiate d’une génération qui peine parfois à financer son quotidien, encore moins à acheter. C’est ce décalage qui rend les projections de Bank of America si frappantes.

Pourtant, les chiffres annoncés par Bank of America sont gigantesques
Selon Bank of America Institute, la génération Z devrait représenter environ 30 % de la population mondiale au cours des dix prochaines années. Surtout, son revenu global pourrait atteindre 36 000 milliards de dollars d’ici 2030, contre 9 000 milliards en 2023, puis grimper à 74 000 milliards de dollars autour de 2040.
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Le rapport ne parle pas seulement de revenus. Il insiste aussi sur le poids économique futur de cette génération comme force de consommation. D’après Bank of America, ses dépenses mondiales pourraient atteindre 12 600 milliards de dollars en 2030, contre 2 700 milliards en 2024. La banque estime donc que la génération Z figurera parmi les groupes les plus “disruptifs” pour les économies, les marchés et les systèmes sociaux.
Autrement dit, la génération Z n’est pas seulement perçue comme une cohorte nombreuse. Elle est aussi vue comme un futur moteur de demande, capable de redessiner les priorités de consommation, depuis le numérique jusqu’aux nouveaux usages du commerce, du travail et de la finance.
Une génération qui consomme déjà différemment
Bank of America observe que la progression des dépenses de la génération Z est déjà plus rapide que celle de l’ensemble de la population, aussi bien sur les dépenses contraintes que sur les dépenses discrétionnaires. Le rapport mentionne notamment une hausse plus marquée dans les catégories liées au voyage et au divertissement.
Cette tendance éclaire un changement profond. Quand l’accession à la propriété paraît lointaine, l’idée d’épargner durant des années pour un objectif jugé inaccessible perd de son attrait. Une partie de la génération Z réoriente alors son budget vers des achats plus immédiats, vers le confort, les loisirs ou l’équipement personnel. Ce n’est pas forcément un désintérêt pour l’épargne. C’est souvent l’effet d’un arbitrage subi. Cette lecture est une inférence cohérente à partir des constats du rapport BofA sur le niveau de vie, l’épargne insuffisante et la structure des dépenses. Une partie de cette cohorte préfère consommer aujourd’hui plutôt que d’espérer acheter demain dans un marché bloqué.
Le paradoxe devient alors plus clair. La génération Z n’apparaît pas pauvre par nature. Elle apparaît coincée entre un pouvoir d’achat sous tension aujourd’hui et une puissance économique potentielle très élevée demain.

Le basculement ne viendra pas seulement du travail
C’est ici que le récit change vraiment. On pourrait croire que Bank of America prévoit un enrichissement spectaculaire grâce à des salaires bien plus élevés ou à un accès soudain au logement. Ce n’est pas ce que montrent les données. Le rapport rappelle au contraire que le marché du travail reste difficile pour les plus jeunes et que le coût de la vie entame leurs capacités d’épargne.
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La vraie mécanique se situe ailleurs. Elle porte un nom déjà bien connu dans la finance patrimoniale : le “Great Wealth Transfer”, le grand transfert de richesse intergénérationnel. Cerulli Associates estime que 84 400 milliards de dollars devraient être transférés d’ici 2045, dont 72 600 milliards aux héritiers et 11 900 milliards à des œuvres caritatives. Plus de 53 000 milliards proviendraient des baby-boomers. Ce mouvement massif va modifier la structure du patrimoine mondial.
Bank of America Private Bank, en s’appuyant sur des estimations de Cerulli jusqu’en 2048, avance de son côté qu’environ 15 000 milliards de dollars pourraient revenir à la génération Z. Les plus gros montants iraient d’abord à la génération X et aux millennials, mais la génération Z est bien incluse dans cette redistribution massive du patrimoine.

La génération Z ne deviendra pas riche plus vite, mais grâce à un immense transfert de patrimoine
C’est le point central, et aussi le plus dérangeant. La promesse d’une génération Z “la plus riche de l’histoire” ne raconte pas d’abord une victoire immédiate contre la précarité, ni une résolution rapide de la crise du logement. Elle raconte surtout l’arrivée progressive d’un capital transmis par les générations plus âgées à leurs héritiers.
Vu sous cet angle, le titre est moins triomphal qu’il n’y paraît. Oui, la génération Z pourrait devenir la plus riche de l’histoire vers 2035, selon Bank of America. Mais cette richesse future ne dit pas que ses membres auront tous pu acheter plus tôt, se loger plus facilement ou vivre mieux dès maintenant. Elle dit surtout qu’une partie croissante du patrimoine mondial changera de mains dans les vingt prochaines années.
Le véritable enjeu est donc là. Si le logement reste inaccessible, si les inégalités patrimoniales se reproduisent à l’intérieur même de la génération Z, alors cette richesse annoncée pourrait profiter très inégalement aux jeunes adultes. En clair, la génération Z pourrait devenir globalement la plus riche de l’histoire tout en laissant de côté une partie de ses membres dans la même galère locative qu’aujourd’hui. Cette conclusion est une déduction prudente à partir des projections patrimoniales de Cerulli et du constat, documenté, des difficultés actuelles d’accès au logement.
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