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« Je fais le travail de trois personnes depuis que j’utilise l’IA » : ces salariés sont devenus des bourreaux de travail, mais nos cerveaux peuvent-ils tenir ?

Publié par Killian Ravon le 09 Mar 2026 à 14:00

L’IA au travail devait alléger les journées, accélérer les tâches répétitives et rendre les équipes plus efficaces. Une étude menée pendant huit mois dans une entreprise technologique américaine raconte pourtant une autre histoire : quand les outils d’intelligence artificielle arrivent dans les bureaux, les salariés ont tendance à en faire plus, à élargir leurs missions et à empiéter sur leurs temps de repos, parfois sans même s’en rendre compte.

Salarié fatigué devant son ordinateur dans un bureau en soirée, illustration sobre de l’IA au travail
Une scène de bureau épurée pour illustrer la fatigue mentale et la charge de travail liées à l’usage intensif de l’IA.
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Dans Harvard Business Review, la professeure Aruna Ranganathan et la doctorante Xingqi Maggie Ye, véritables experts du sujet, expliquent avoir observé le quotidien de 200 salariés d’une entreprise tech, à travers des réunions, des échanges de travail et une quarantaine d’entretiens. Leur constat est net : l’IA ne réduit pas mécaniquement la charge de travail. Elle peut aussi l’intensifier, en donnant aux employés le sentiment qu’ils peuvent tout faire, tout de suite, et parfois en parallèle.

Ce résultat va à rebours d’un discours très installé depuis deux ans. Dans beaucoup d’entreprises, l’IA générative est présentée comme un raccourci vers des gains de temps. Or, les chercheuses décrivent une réalité plus ambivalente. Les tâches vont plus vite, certes, mais les attentes montent dans le même mouvement. Dès lors, la promesse de soulagement se transforme en accélération permanente.

Un salarié travaille sur ordinateur dans un espace de bureau, illustration sobre du travail numérique. Crédit : Bench Accounting.
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Quand l’IA au travail pousse les salariés à élargir leurs missions

Le premier mécanisme identifié est simple à comprendre. Avec l’IA, des salariés se mettent à prendre en charge des tâches qu’ils n’auraient pas faites auparavant. Qu’il s’agisse d’un simple employé ou d’un consultant, les chefs de produit se mettent à coder. Des profils non techniques testent des missions d’ingénierie. Des travaux autrefois laissés à d’autres équipes, reportés ou abandonnés redeviennent soudain “faisables”.

Sur le moment, cette extension des compétences peut sembler positive. Elle nourrit un sentiment d’autonomie et d’efficacité. Le problème, c’est qu’elle élargit aussi le périmètre du poste sans toujours redéfinir les priorités. Ce qui n’était qu’une expérimentation ponctuelle finit par devenir une nouvelle norme implicite. Le salarié garde sa mission initiale, mais y ajoute progressivement d’autres responsabilités.

Cette dynamique produit même des effets en chaîne. Quand des collaborateurs utilisent l’IA pour s’aventurer sur des terrains qu’ils maîtrisent moins, d’autres doivent relire, corriger ou sécuriser le résultat. Le temps gagné à un endroit peut donc réapparaître ailleurs, sous forme de vérification, de coordination ou de reprise. L’outil accélère, mais il ne supprime pas le besoin d’expertise humaine. Il le déplace souvent vers l’aval.

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Scène de travail en open space, utile pour illustrer la concentration et l’isolement face aux outils numériques. Crédit : Crew.

Des frontières de plus en plus floues entre le bureau et le repos

Le deuxième enseignement de l’étude touche au rapport au temps. Les autrices décrivent un brouillage des frontières entre le travail et les moments censés en être protégés. Comme une requête adressée à une IA ressemble à une conversation rapide, elle donne moins l’impression d’un effort soutenu qu’une tâche classique. Résultat, certains salariés sollicitent l’outil pendant le déjeuner, entre deux réunions ou juste avant de partir, avec l’idée de “lancer quelque chose” avant leur absence.

Ce point résonne fortement avec le cadre français. Le ministère du Travail rappelle que le droit à la déconnexion vise précisément à assurer le respect des temps de repos, des congés et de la vie personnelle. Depuis le 1er janvier 2017, ce sujet doit faire partie des négociations obligatoires dans les entreprises concernées. Autrement dit, la question n’est plus seulement technologique. Elle touche directement à l’organisation du travail et à la protection des salariés.

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L’INRS formule un constat proche sur les outils numériques en général. L’institut explique qu’ils peuvent accroître l’intensité, la durée ou la complexité du travail, tout en favorisant l’envahissement de la sphère personnelle par la vie professionnelle. L’IA ne crée donc pas ce risque à elle seule. En revanche, elle peut lui donner une nouvelle ampleur parce qu’elle rend le passage à l’action plus simple, plus rapide et plus continu.

Un poste de travail mêlant écran et notes manuscrites, image adaptée à un sujet sur la charge mentale. Crédit : JESHOOTS.COM.

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Multitâche, interruptions et fatigue mentale

Le troisième mécanisme mis en avant par les chercheuses est celui du multitâche. Des salariés tentent de remplacer certaines méthodes traditionnelles en laissant une IA produire une version de leur travail. D’autres comparent les réponses de plusieurs agents. Certains lancent une génération, répondent à un message, reviennent sur un brouillon, puis repartent sur une autre demande. Ce fonctionnement donne une impression de productivité, mais il fragmente l’attention.

À long terme, cette logique n’est pas neutre. L’INRS rappelle d’ailleurs que le travail sur écran peut générer du stress chronique en cas de surcharge cognitive, surtout lorsque les contraintes de temps s’ajoutent à des outils mal adaptés ou trop envahissants. Dans un environnement où tout va plus vite, l’attention devient une ressource rare. Or c’est précisément elle que l’IA sollicite sans arrêt : il faut vérifier, arbitrer, reformuler, relancer.

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Le paradoxe est là. L’outil semble soulager l’exécution, mais il peut alourdir la supervision. On produit plus vite, mais on surveille davantage. On ouvre plus de chantiers, mais on ferme moins bien les dossiers. Cette sensation de “jonglage permanent”, décrite par les chercheuses, ressemble moins à une libération qu’à une intensification discrète du travail quotidien.

Un visuel symbolique de l’IA, pour incarner la technologie qui transforme les rythmes de travail. Crédit : Jernej Furman.

Le vrai risque : une mauvaise utilisation de l’IA devenue norme de management

C’est ici que le débat dépasse la seule question technologique. Une entreprise peut déployer l’IA pour mieux répartir les tâches, préserver des temps de concentration et réduire des charges répétitives. Mais elle peut aussi s’en servir comme d’un accélérateur d’exigences, surtout si elle a déjà remplacé une partie de ses effectifs. Dans ce cas, l’outil cesse d’être une aide et devient un multiplicateur de pression.

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Le danger n’est pas seulement de demander plus. Il est surtout de demander plus sans le dire clairement. Quand un salarié comprend qu’il peut aller plus vite grâce à l’IA, il peut aussi intégrer, parfois seul, l’idée qu’il doit remplir cet espace libéré avec de nouvelles missions. Une pression managériale inutile peut alors s’installer de façon diffuse : moins par des ordres explicites que par des attentes implicites de rapidité, de disponibilité et de polyvalence. C’est précisément ce genre de glissement qui rend la surcharge difficile à nommer, donc plus difficile à combattre.

Une mauvaise utilisation de l’IA consiste aussi à confondre activité et valeur. Multiplier les prompts, les brouillons et les versions ne veut pas toujours dire mieux travailler, et certains craignent même de voir leur poste disparaître. Dans certains cas, cela revient surtout à produire plus de matière à trier. La promesse d’efficacité devient alors trompeuse, car le temps économisé au départ est reperdu dans les vérifications, les allers-retours et la fatigue décisionnelle.

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Ce que les entreprises auraient intérêt à corriger maintenant

Les autrices de l’étude conseillent plusieurs garde-fous. Elles recommandent d’abord d’introduire des temps de recul avant les décisions importantes. Elles suggèrent aussi de mieux séquencer les tâches et de protéger de vraies plages de concentration, à l’abri des sollicitations permanentes. On sait en effet que de nombreux métiers sont aujourd’hui menacés par cette accélération.

Ces pistes ont une logique simple. Si l’IA accélère le rythme, alors l’organisation doit recréer des freins utiles. Si elle favorise le multitâche, il faut redonner de la hiérarchie aux priorités. Et si elle efface les frontières entre temps productif et temps personnel, il faut rendre ces frontières visibles, assumées et opposables. Sans cela, le gain de productivité initial peut se payer en baisse de qualité, en erreurs, en fatigue et en rotation du personnel.

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L’enjeu n’est donc pas de rejeter l’IA au travail. Il est de savoir quel type de travail on veut construire avec elle. Si elle sert à mieux faire, mieux répartir et mieux protéger, elle peut tenir une partie de ses promesses. Si elle devient un prétexte pour accélérer sans limite, alors elle risque surtout d’installer une disponibilité permanente, une attention dispersée et un épuisement plus difficile à repérer.

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Un outil qui n’est pas magique

L’étude relayée par Berkeley et Harvard Business Review apporte un correctif important au récit dominant sur l’intelligence artificielle en entreprise. Oui, l’IA peut faire gagner du temps. Mais ce temps n’est pas automatiquement rendu aux salariés. Il peut être aussitôt réabsorbé par de nouvelles tâches, de nouvelles attentes et de nouvelles interruptions. À court terme, cela ressemble à un surcroît d’efficacité. À long terme, cela peut ressembler à une usine à fatigue.

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