Entre Marion Rousse et Laurent Jalabert : le mariage surprise

Héros du relais masculin aux Jeux de Milan, médaillé d’or olympique en biathlon, Emilien Jacquelin vient de prendre une décision qui secoue le sport français. À 30 ans, le Grenoblois raccroche (provisoirement) la carabine pour enfourcher un vélo de route professionnel. Un virage à 180 degrés qui soulève une question évidente : a-t-il vraiment les jambes pour tenir dans le peloton ? Deux voix majeures du cyclisme français viennent de donner leur avis — et leur verdict n’est pas celui qu’on attendait.
Du pas de tir au bitume : pourquoi Jacquelin a tout plaqué
Emilien Jacquelin ne fait jamais les choses à moitié. Après avoir offert à la France l’un de ses plus beaux moments sportifs lors des JO d’hiver de Milan, grâce à une remontée devenue légendaire lors du relais masculin de biathlon, le natif de Grenoble a surpris tout le monde. Le 1er mai, il intègre officiellement l’équipe cycliste Décathlon-CMA CGM. Pas en amateur du dimanche. En coureur professionnel.

« Je souhaite me donner à 100 %, sans demi-mesure », a-t-il déclaré dans un communiqué. Le biathlète parle d’un « rêve d’enfant » qu’il veut vivre « avec humilité, car je sais l’exigence que cela demande ». Une humilité qui tranche avec l’ambition folle du projet. Passer du biathlon au cyclisme pro, c’est comme quitter un restaurant étoilé pour ouvrir une boulangerie : le métier de base (les jambes, le souffle) est là, mais tout le reste est à apprendre.
Et le vélo n’est pas un caprice de dernière minute. Jacquelin a toujours considéré le cyclisme comme son sport fétiche. Gamin, il rêvait déjà de peloton avant que le biathlon ne l’attrape. À 30 ans, il s’offre le luxe de réaliser ce fantasme — tout en gardant les Jeux de 2030 dans un coin de la tête. Mais que pensent ceux qui connaissent vraiment le monde du vélo pro ?
« Il a la caisse » : le verdict cash de Marion Rousse
Présente à l’antenne pour la Flèche Wallonne, Marion Rousse n’a pas mâché ses mots. L’ancienne championne de France reconnaît d’emblée le potentiel physique du biathlète : « Pour être un sportif de haut niveau et le champion qu’il est sur un sport qui ressemble pas mal au vélo, il a la caisse. Sur les qualités physiques, il sera là. »

Le biathlon, il faut le rappeler, est l’un des sports les plus exigeants au monde en termes de VO2max. Les biathlètes enchaînent des efforts à haute intensité en ski de fond avec des phases de tir qui exigent un contrôle cardiaque surhumain. Sur le papier, le moteur d’Emilien Jacquelin est largement comparable à celui d’un cycliste de haut niveau. L’endurance, la puissance, la capacité à souffrir sur des efforts longs — tout ça, il l’a déjà.
Mais Marion Rousse a pris soin de tempérer l’enthousiasme. « Lidl-Trek s’est déjà essayé à ça avec Aleix Espargaro, un pilote de moto, et ça n’a pas été très concluant. On attend donc de voir. » Le parallèle est cruel. L’Espagnol, pourtant athlète d’élite en MotoGP, avait peiné à s’adapter aux spécificités tactiques et techniques du peloton. La violence d’une course cycliste ne se résume pas à la puissance des jambes. Il y a les positionnements, la lecture de course, la gestion des descentes à 80 km/h dans un groupe de 150 coureurs. Et ça, aucun watt ne peut l’enseigner.
Reste une différence majeure entre Jacquelin et Espargaro. Le biathlète a 30 ans, un corps forgé par l’endurance — pas par les réflexes d’un guidon de moto. Et surtout, il connaît déjà le vélo. Pas en pro, certes, mais assez pour ne pas partir de zéro. La vraie question, c’est ce qu’en pense un ancien champion cycliste qui est passé par là.
Jalabert voit plus loin que la reconversion
Laurent Jalabert, lui, est encore plus catégorique. « Le physique, on en est certains, est à la hauteur », a-t-il lâché sans la moindre hésitation. Venant d’un ancien numéro 1 mondial du cyclisme, la phrase pèse lourd.
Mais l’ancien champion va plus loin en révélant ce qu’il pense être la vraie motivation de Jacquelin. Selon Jalabert, cette parenthèse cycliste n’est pas une fin en soi — c’est un investissement pour le biathlon. « Il a beaucoup à venir chercher dans le cyclisme professionnel, qui a énormément progressé sur plein de petits détails, comme la diététique. C’est ça qu’il vient chercher pour s’aguerrir encore davantage et apprendre pour performer encore plus en biathlon. »
L’analyse est fine. Le cyclisme pro est devenu un laboratoire d’optimisation de la performance. Nutrition millimétrée, gestion du sommeil, entraînement en altitude, récupération assistée par la data — autant de domaines où le peloton a pris une avance considérable sur d’autres disciplines. En intégrant Décathlon-CMA CGM, Jacquelin s’offre un accès direct à cette expertise. Un peu comme Mathieu Blanchard rejoignant Décathlon pour d’autres raisons, le Grenoblois mise sur l’écosystème autant que sur la compétition.
À lire aussi
Et si le vrai coup de génie, c’était justement de ne pas chercher à gagner le Tour de France, mais d’utiliser le peloton comme une salle de classe grandeur nature ? Cette stratégie double pourrait bien faire de Jacquelin un biathlète encore plus redoutable en 2030.
Biathlon et cyclisme : des cousins plus proches qu’on ne croit
Sur le papier, les deux sports n’ont pas grand-chose en commun. L’un se pratique sur la neige avec une carabine, l’autre sur le bitume avec un dérailleur. Mais en creusant, les similitudes sont frappantes.

Un biathlète de niveau olympique produit des valeurs de VO2max qui rivalisent avec celles des meilleurs grimpeurs du peloton. On parle de chiffres autour de 80-85 ml/kg/min — le genre de données qui font saliver n’importe quel directeur sportif. Ajoutez à cela une capacité à gérer la souffrance sur des durées longues et une mental d’acier forgé par les compétitions internationales. Quand vous avez l’habitude de pousser votre corps dans ses retranchements, changer de terrain de jeu est un défi, pas un mur.
Le ski de fond, discipline socle du biathlon, mobilise en priorité le haut du corps — bras, épaules, tronc — alors que le cyclisme sollicite massivement les quadriceps et les ischio-jambiers. Jacquelin devra donc redistribuer sa puissance musculaire, ce qui prend généralement entre six mois et un an. Mais les fondations cardiovasculaires sont déjà en béton armé.
L’autre inconnue, et pas des moindres, c’est la gestion du peloton. En biathlon, vous courez seul contre le chrono et vos adversaires. En cyclisme, vous roulez à quelques centimètres d’un autre coureur à 50 km/h, dans un essaim nerveux où la moindre erreur de jugement peut provoquer une chute collective. C’est là que l’expérience manquera le plus à Jacquelin. Et c’est précisément ce que Marion Rousse avait en tête en citant le cas Espargaro.
Un pari fou, mais pas inédit dans le sport français
L’histoire du sport regorge de reconversions improbables. On a vu Teddy Riner flirter avec le MMA, des nageurs tenter l’aviron, des footballeurs passer au futsal. Certaines ont fonctionné. Beaucoup ont échoué. La différence tient souvent à un facteur : la motivation réelle du sportif.
Chez Jacquelin, cette motivation semble limpide. Il ne fuit pas le biathlon — il le dit lui-même, les JO 2030 restent son objectif. Il ne cherche pas non plus la gloire cycliste à tout prix. Il veut « découvrir autre chose », progresser, absorber le savoir-faire d’un sport qui a vingt ans d’avance sur le biathlon en matière d’optimisation. C’est une démarche de champion, pas de reconverti en quête de buzz.
D’autres athlètes français ont tenté des reconversions audacieuses avec des fortunes diverses. Ce qui distingue Jacquelin, c’est qu’il ne brûle pas les ponts. Le biathlon reste sa maison. Le cyclisme est une colocation temporaire — mais chez des colocataires d’élite.
Le premier test grandeur nature arrivera vite. Dès mai, Jacquelin devra se frotter à des coureurs qui roulent ensemble depuis l’adolescence. Des gars qui lisent une course comme un joueur d’échecs lit un échiquier. Le fossé technique sera immense. Mais s’il y a bien un athlète capable de transformer un déficit en moteur, c’est celui qui a remonté le peloton du relais olympique pour offrir l’or à la France. Et ça, ni Pogačar ni personne ne pourra le lui enlever.