Prix du kérosène : 20 000 vols supprimés, les vacanciers pris en étau
Le prix du kérosène a doublé depuis le début du conflit iranien, et les compagnies aériennes taillent dans leurs programmes estivaux à coups de machette. Lufthansa vient d’annoncer la suppression de 20 000 vols court-courriers d’ici octobre. British Airways réorganise ses lignes. Ryanair envisage d’annuler jusqu’à 10 % de ses rotations. Pendant ce temps, le patron de Brittany Ferries accuse ouvertement les compagnies de « profiter de la crise » — et promet de ne pas augmenter ses tarifs d’un centime.
Le chiffre qui donne le vertige

Vingt mille. C’est le nombre de vols court-courriers que Lufthansa retire de son programme entre maintenant et octobre. L’objectif affiché : économiser environ 40 000 tonnes métriques de kérosène. Les premières coupes ont déjà commencé, avec 120 vols quotidiens supprimés dès cette semaine sur les six hubs de la compagnie — Francfort, Munich, Zurich, Vienne, Bruxelles et Rome.

Lufthansa n’est pas un cas isolé. La compagnie rejoint une vingtaine d’autres opérateurs qui ont déjà réduit la voilure face à l’envolée des coûts. La pénurie de kérosène en Europe n’est plus un scénario théorique : l’Agence internationale de l’énergie a prévenu la semaine dernière que des ruptures physiques d’approvisionnement pourraient survenir dès juin.
Le conflit au Moyen-Orient est au cœur du problème. Avant que les États-Unis et Israël ne commencent à bombarder l’Iran le 28 février, environ un cinquième du pétrole et du gaz naturel liquéfié mondial transitait par le détroit d’Ormuz. L’Union européenne importe entre 30 et 40 % de ses besoins en kérosène, dont la moitié provient du Moyen-Orient. Un blocage prolongé d’Ormuz serait, selon le commissaire européen aux Transports Apostolos Tzitzikostas, tout simplement « catastrophique ».
Surcharges, annulations : le détail compagnie par compagnie
Le tableau d’ensemble ressemble à un jeu de dominos. British Airways a réduit ses vols vers le Moyen-Orient et abandonné définitivement la desserte de Djeddah, tout en renforçant ses capacités vers l’Inde et l’Afrique. Sa compagnie sœur Iberia Express a annulé tous ses vols vers Tel Aviv jusqu’au 31 mai. Un porte-parole d’IAG, maison mère de BA et Iberia, a reconnu que les compagnies du groupe « font déjà face à une hausse des coûts de carburant », même si l’approvisionnement dans les principaux aéroports n’est pas encore interrompu.
Côté Ryanair, le patron Michael O’Leary a prévenu dès début avril : sa compagnie pourrait être contrainte d’annuler entre 5 et 10 % de ses vols en mai, juin et juillet. « Nous faisons face à un scénario inconnu », a-t-il déclaré à ITV News. Pour les voyageurs qui avaient réservé un billet à petit prix, la douche froide pourrait arriver vite.

Virgin Atlantic, de son côté, n’a pas attendu pour répercuter la hausse sur les passagers. La compagnie a ajouté une surcharge carburant de 50 livres sterling sur les billets en classe économique, 180 livres en premium et 360 livres en première classe. L’économiste Thomas Pugh, du cabinet RSM UK, avait anticipé cette cascade : « Plusieurs petites compagnies ont déjà annulé des routes et ajouté des surcharges. Les grandes ne tarderont pas à suivre, comme elles l’ont fait en Asie. C’est de la destruction de demande en action. » La question de savoir si votre billet déjà réservé peut être surtaxé est d’ailleurs sur toutes les lèvres.
Le géant du voyage organisé TUI a quant à lui abaissé ses prévisions de bénéfices annuels, invoquant l’incertitude liée à la guerre en Iran. TUI exploite sa propre flotte d’avions et se retrouve pris en tenaille entre la raréfaction du kérosène et l’effondrement des marges. EasyJet et Wizz Air ont eux aussi alerté sur l’impact négatif du conflit. Les résultats du premier trimestre des compagnies européennes, attendus dès la semaine prochaine, devraient confirmer cette hémorragie généralisée.
« Aucune chance que vos vacances soient gâchées »
Au milieu de ce climat anxiogène, une voix détonne. Christophe Mathieu, directeur général de Brittany Ferries, a pris le contre-pied total des compagnies aériennes — et il ne mâche pas ses mots. « La face inacceptable du capitalisme » : c’est ainsi qu’il qualifie les surcharges carburant imposées par certains opérateurs aériens.
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Sa promesse aux clients est directe : « Si vous avez réservé chez nous, ou si vous envisagez de le faire, nous vous emmènerons dans une destination de vacances belle et sûre cette année. Point final. » Le patron de Brittany Ferries assure que ses fournisseurs ont garanti l’approvisionnement en carburant maritime pour l’ensemble de ses liaisons depuis Portsmouth, Poole et Plymouth vers cinq destinations en France, deux dans le nord de l’Espagne et Guernesey.
Sur la question des prix, Mathieu est catégorique : « Le coût de nos traversées a augmenté au niveau de l’inflation en début d’année, et uniquement au niveau de l’inflation. Il n’y aura aucune hausse supplémentaire dans les semaines ou les mois à venir. Les conflits ou les incertitudes mondiales ne doivent pas servir de prétexte à des hausses de prix impulsives. » La stratégie semble payer : Brittany Ferries annonce une hausse de 37 % des réservations pour juillet et août sur les deux dernières semaines. Ceux qui pensaient que les vacances d’été 2025 seraient tranquilles devront revoir leurs plans.
L’Europe prise de court face au risque de pénurie
Bruxelles tente de reprendre la main, mais le timing est serré. Le commissaire Tzitzikostas a confirmé qu’il n’y avait « pas de pénurie à ce jour », tout en annonçant la publication prochaine de lignes directrices pour les compagnies aériennes sur la gestion des créneaux aéroportuaires et des droits des passagers en cas de rupture d’approvisionnement. La Commission européenne doit présenter mercredi un ensemble plus large de mesures énergie et transports.
« Si de véritables problèmes d’approvisionnement surviennent, nos stocks d’urgence devront être utilisés de manière optimale. Toute libération nationale de carburant devra se faire en toute transparence pour éviter les distorsions de marché », a insisté le commissaire. La situation rappelle les alertes récentes sur le rationnement du kérosène qui planait déjà sur plusieurs pays européens. Quant aux compagnies comme Air France, certaines destinations touchées par le conflit sont déjà inaccessibles.
Le paradoxe, c’est que les compagnies européennes n’enregistrent pour l’instant que des hausses de prix, pas encore de pénurie physique. Mais tout le monde anticipe le pire. Et quand une vingtaine de compagnies réduisent simultanément leurs programmes, l’effet cumulé sur l’offre de sièges disponibles cet été devient massif. Les analystes prévoient des coupes de capacité généralisées et de nouveaux avertissements sur résultats dès les publications trimestrielles de la semaine prochaine.
Le retour en force du « staycation » britannique — et des ferries
Pendant que les compagnies aériennes se débattent, un autre marché explose discrètement. Dan Yates, fondateur de Pitchup.com, premier site britannique de réservation d’hébergements de plein air, observe un mouvement net : « Nous voyons déjà des signes clairs que les vacanciers planifient de manière flexible, avec un focus sur des séjours au Royaume-Uni sans avion, d’autant plus que la hausse des prix du carburant rend même les trajets en voiture plus coûteux ce printemps et cet été. »
Ce phénomène de repli sur les vacances locales rappelle ce qui s’était passé pendant la pandémie, à une différence près : cette fois, c’est le portefeuille — pas la peur sanitaire — qui dicte les choix. Les ferries, qui n’ont pas les mêmes contraintes d’approvisionnement que l’aviation, captent une partie de la demande. La hausse de 37 % des réservations chez Brittany Ferries en est la preuve la plus frappante. Pour les Français qui hésitent, les destinations à petit budget accessibles par la route ou le rail pourraient bien devenir la vraie tendance de l’été.
Le message pour les vacanciers est finalement assez simple. Si vous avez un vol réservé cet été, vérifiez régulièrement son statut — les annulations tombent au compte-gouttes. Si votre compagnie impose une surcharge, renseignez-vous sur vos droits en tant que passager. Et si vous n’avez encore rien réservé, le ferry, le train ou le séjour local ne sont peut-être plus des plans B — mais les plans A les plus malins de la saison.