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« Je ne pouvais pas laisser tomber » : cet entrepreneur français rachète discrètement les magasins Claire’s en Europe

Publié par Mathieu le 17 Avr 2026 à 8:57

Été 2025. Les médias français titrent tous la même chose : Claire’s, c’est fini. L’enseigne mythique des bijoux et accessoires pour ados, celle où des millions de jeunes filles se sont fait percer les oreilles pour la première fois, s’effondre. Faillite aux États-Unis, redressement judiciaire en France, fermetures en cascade au Royaume-Uni. Plus de 2 000 points de vente dans le monde vacillent. Sauf que pendant que tout le monde rédigeait la nécrologie, un entrepreneur français quasi inconnu du grand public signait chèque après chèque. Et personne — ou presque — ne l’a vu venir.

L’homme qui fournit le Louvre en bijoux

Julien Jarjoura dans un magasin Claire's en France

Julien Jarjoura n’est pas un nom qui claque dans les gros titres. Pas de fortune médiatisée, pas de passage chez Hanouna, pas de compte Instagram à 500 000 abonnés. Ce Français dirige une entreprise spécialisée dans la bijouterie et les accessoires, qui fournit des marques de mode européennes — mais aussi des institutions culturelles prestigieuses comme le Louvre. Oui, le musée.

C’est depuis une société suisse baptisée June qu’il a orchestré ses acquisitions. Discret, méthodique, presque chirurgical. Quand Claire’s France a été placée en redressement judiciaire le 25 juillet 2025 par le tribunal de commerce de Paris, Jarjoura était déjà dans les starting-blocks. À l’époque, l’enseigne française comptait encore 239 boutiques et 1 258 salariés. Les ventes avaient reculé de 142 à 132 millions d’euros en un an, mais le réseau restait rentable : 1,3 million d’euros de bénéfice net sur le dernier exercice, contre 0,8 million l’année précédente.

Des chiffres modestes, mais qui prouvaient une chose : le patient respirait encore. Comme d’autres enseignes françaises en redressement judiciaire, Claire’s France cherchait un repreneur crédible. Ce que Jarjoura a compris avant tout le monde, c’est que la marque valait infiniment plus que ses murs.

Cinq pays en un an : la razzia silencieuse

La suite ressemble à un jeu de Monopoly version européenne. En quelques mois, Jarjoura a enchaîné les acquisitions avec une rapidité qui tranche avec la lenteur habituelle des procédures de reprise. D’abord la France, puis la Suisse, l’Autriche, l’Espagne et le Portugal. À chaque fois, le même schéma : les filiales européennes de Claire’s tombaient comme des dominos après la faillite de la maison mère américaine en août 2025. Et à chaque fois, Jarjoura était là.

Résultat : environ 240 magasins sous contrôle à travers l’Europe. Le tout piloté depuis une SAS Claire’s FR basée à Paris, dont il est devenu président. Pendant que le géant américain était racheté pour 140 millions de dollars par le fonds Ames Watson le 19 septembre 2025, Jarjoura construisait tranquillement son propre empire européen de la marque.

« Tout le monde a une expérience personnelle avec Claire’s », explique-t-il. Et c’est précisément cet attachement émotionnel — ce souvenir d’un premier piercing, d’un bracelet d’amitié offert à sa meilleure copine — qui rend la marque si précieuse. Cette nostalgie constitue un actif immatériel qu’aucun concurrent en ligne comme Temu ou Shein ne peut répliquer. Mais un actif immatériel ne suffit pas : il fallait aussi un plan concret pour les magasins. Et celui de Jarjoura va surprendre.

Baisser les prix de 28 %, virer les sacs à main pour mamies

Devanture d'un magasin Claire's sur une rue commerçante européenne

Quand Jarjoura a mis les pieds dans les boutiques Claire’s qu’il venait de racheter, le diagnostic a été brutal. « Si vous allez dans les magasins aujourd’hui, vous verrez certains articles qui ne sont pas vraiment destinés aux jeunes filles, explique-t-il. Par exemple, certains sacs ne sont pas pour les jeunes filles, ils sont pour les mères et les grands-mères. Pareil pour la bijouterie fashion. Il faut donner un message clair. »

Claire’s avait perdu son identité. En voulant ratisser large pour compenser la baisse de fréquentation, l’enseigne s’était égarée. Résultat : ni les ados ne s’y retrouvaient, ni les adultes n’avaient de raison d’y entrer plutôt que chez Zara ou sur Shein. Le flou marketing, combiné à des promotions lourdes et confusantes, avait achevé de brouiller le message. Comme pour d’autres marques historiques qui ont récemment baissé le rideau, la perte d’identité précède souvent la perte de clients.

La réponse de Jarjoura tient en quelques axes clairs. Premier levier : une baisse des prix de 28 % déjà effective dans les 240 magasins européens. Pas des promos tape-à-l’œil, mais un repositionnement tarifaire structurel. Deuxième levier : un recentrage radical de la gamme sur la cible historique — les jeunes filles. Exit les sacs à main pour quinquas. Troisième levier : des formats de magasins rafraîchis, plus modernes, plus lisibles. L’objectif n’est pas de sauver des meubles, mais de reconstruire une marque.

Et le plus ambitieux reste à venir : 500 points de vente européens à terme. Mais pour atteindre ce chiffre, il faut d’abord traverser la Manche. Et là, rien n’est gagné.

154 magasins, 1 350 emplois : la bataille de Londres

Le Royaume-Uni, c’est le gros morceau. Claire’s UK a été placée en administration — l’équivalent britannique de la liquidation judiciaire — pour la deuxième fois en moins d’un an, en janvier 2026. La première fois, plus de 140 magasins avaient fermé. Le fonds de capital-investissement Modella Capital avait ensuite racheté ce qui restait à l’automne 2025, se positionnant comme sauveur du high street britannique. Raté. Quelques mois plus tard, rebelote : administration, bis repetita.

Aujourd’hui, 154 magasins survivent. 1 350 emplois sont en jeu. Et Jarjoura est en négociation avec les administrateurs et les bailleurs. « J’étais à Londres il y a quelques semaines et les bailleurs ont répondu de manière très positive », confie-t-il. Une bonne nouvelle dans un contexte où la désertification des centres-villes britanniques rappelle celle de certaines grandes villes françaises.

Le contexte n’est pourtant pas simple. Les taxes Trump sur les produits chinois ont fait exploser les coûts d’approvisionnement — et Claire’s dépendait massivement des imports chinois. La concurrence de Shein et Temu écrase les prix en ligne. La fréquentation des high streets continue de baisser. Autant de vents contraires qui ont déjà fait tomber Modella Capital.

Mais Jarjoura a un argument que personne d’autre ne possède : la licence de marque pour l’Europe. « À l’heure actuelle, je pense que nous sommes le seul candidat avec la licence de la marque et capable de sauver autant de magasins et d’emplois que possible », affirme-t-il. Sans licence, impossible d’exploiter le nom Claire’s. Et sans Jarjoura, pas de licence disponible au Royaume-Uni. L’équation est simple.

Le pari d’une baisse de prix de 33 % outre-Manche

Intérieur rénové d'un magasin Claire's avec accessoires pour ados

Si le deal aboutit au Royaume-Uni, Jarjoura prévoit d’aller encore plus loin sur les prix que ce qu’il a fait en Europe continentale. La baisse envisagée : 33 %. Un tiers de réduction sur l’ensemble de la gamme. C’est agressif, mais c’est cohérent avec la stratégie globale : en finir avec les promotions permanentes qui brouillent le message, et proposer des prix justes au quotidien.

Le modèle est celui du « prix bas constant » plutôt que du « -50 % tous les week-ends ». Un positionnement qui a fait ses preuves dans d’autres secteurs — Grand Frais l’applique déjà dans l’alimentaire avec succès. Appliqué à la bijouterie fantaisie pour ados, c’est un pari. Mais quand votre principal concurrent s’appelle Shein et vend des boucles d’oreilles à 1,50 €, vous n’avez pas le choix : soit vous êtes compétitif, soit vous mourez.

La stratégie inclut aussi un renouvellement complet des gammes pour le marché britannique. Plus de produits ciblés jeune, des collections capsule, des formats de magasins adaptés aux centres-villes — pas aux zones commerciales mourantes. Jarjoura a bien compris que le retail physique ne survit que s’il offre une expérience. On ne va pas chez Claire’s pour acheter un bracelet qu’on peut commander en deux clics. On y va pour l’atmosphère, le rituel, le souvenir. Et ça, même IKEA l’a compris en ouvrant de nouveaux formats en centre-ville.

500 magasins : le chiffre derrière l’ambition

Récapitulons. En un an, Jarjoura est passé de fournisseur de bijoux discret à patron de 240 magasins Claire’s en Europe. S’il boucle le Royaume-Uni, il approchera les 400 points de vente. Et son objectif affiché — 500 magasins européens — n’a rien d’un délire de grandeur quand on regarde la carte : il reste des marchés comme l’Allemagne, l’Italie ou les pays nordiques où Claire’s avait historiquement des positions.

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« Je ne pouvais pas accepter l’idée de laisser tomber une entreprise qui méritait d’être sauvée. » Cette phrase de Jarjoura résonne différemment quand on la replace dans le contexte du commerce français. En quelques années, Nature & Découvertes a vacillé, Camaïeu a disparu, IKKS a souffert, Naf Naf a été racheté in extremis. Les enseignes qu’on croyait éternelles tombent les unes après les autres. Dans ce paysage de désolation commerciale, voir un entrepreneur français — pas un fonds d’investissement anglo-saxon, pas un consortium chinois — racheter méthodiquement une marque iconique à travers tout un continent, c’est suffisamment rare pour être souligné.

Bien sûr, rien n’est gagné. Les défis restent colossaux : coûts d’approvisionnement en hausse, concurrence féroce du e-commerce, baisse structurelle de la fréquentation en magasin. L’histoire du retail est pleine de sauvetages spectaculaires qui se sont transformés en échecs retentissants — Modella Capital au Royaume-Uni en est la preuve fraîche.

Mais Jarjoura a quelque chose que les fonds d’investissement n’ont pas : il connaît le produit. Il vient du bijou, de l’accessoire, du terrain. Il sait ce qu’une ado de 14 ans veut porter autour du poignet. Et il sait que ce n’est pas un sac à main pour grand-mère. Parfois, dans un monde de financiers, c’est un commerçant qu’il faut pour sauver un commerce. Les 1 350 salariés britanniques en attente d’une réponse espèrent sans doute qu’il a raison.

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