« Une bombe à retardement » : pourquoi votre facture de gaz pourrait grimper de 53 % d’ici 2030
La hausse de 15,4 % du gaz au 1er mai, c’est déjà un coup dur. Mais ce n’est qu’un apéritif. Une étude européenne publiée le 29 avril révèle que les factures de gaz pourraient s’envoler de 53 % d’ici 2030. Le plus inquiétant ? Cette projection ne tient même pas compte des fluctuations du prix de la matière première. Le mécanisme en jeu est bien plus pervers, et il piège en priorité les ménages qui n’ont aucun moyen d’y échapper.
+15,4 % dès mai : une hausse qui n’est que le début

À partir du 1er mai, le prix repère du gaz augmente de 15,4 %. Une hausse du prix du gaz principalement alimentée par la tension sur les marchés internationaux, directement liée à la guerre au Moyen-Orient. Les cours montent, et les consommateurs paient la note.

Mais cette augmentation, aussi douloureuse soit-elle pour des millions de foyers, ne représente qu’une fraction de ce qui nous attend. Car le vrai problème ne vient pas du prix du gaz lui-même. Il vient de la tuyauterie. Littéralement.
Une étude publiée ce mercredi 29 avril par le Bureau européen des unions de consommateurs (Beuc) tire la sonnette d’alarme. Ce rapport, qui regroupe les analyses de plusieurs associations de consommateurs européennes — dont Que Choisir Ensemble (ex UFC-Que Choisir) et CLCV —, estime que d’ici 2030, les factures de gaz pourraient bondir de 53 %. Et cette projection ne prend même pas en compte d’éventuelles nouvelles flambées du prix de la matière première sur les marchés. Ce sont les coûts structurels, à eux seuls, qui produisent ce chiffre vertigineux.
Autrement dit, même si le gaz redevenait miraculeusement bon marché demain, votre facture continuerait de gonfler. Reste à comprendre pourquoi.
Le piège invisible qui fait gonfler les factures
Pour saisir le mécanisme, il faut regarder ce qui compose réellement votre facture de gaz. Il n’y a pas que la consommation. Une part importante correspond aux coûts de réseau : l’entretien des canalisations, le renouvellement des infrastructures, la surveillance du réseau, le transport du gaz jusqu’à votre compteur. Toutes ces dépenses sont fixes. Elles ne bougent pas, que vous consommiez beaucoup ou peu.

Jusqu’ici, ces frais ne représentaient pas la majorité de la facture pour un foyer moyen. La consommation restait le poste principal. Mais la tendance est en train de s’inverser, et vite.
La raison tient en un chiffre : le nombre d’abonnés au gaz est en baisse constante depuis plusieurs années en France. Actuellement, on compte environ 10,5 millions de foyers raccordés, contre 11,17 millions en 2021. Près de 700 000 abonnés en moins en quatre ans.
Les travaux d’entretien du réseau, eux, ne coûtent pas moins cher à GRDF. Les canalisations ne se réparent pas toutes seules, et le réseau ne rétrécit pas au même rythme que les départs d’abonnés. Résultat : les mêmes coûts fixes sont répartis sur de moins en moins de foyers. Mécaniquement, chaque abonné restant paie une part plus élevée. C’est mathématique, implacable, et ça ne va faire qu’empirer.
Car la tendance ne va pas s’inverser. Au contraire. Chaque année, de nouveaux foyers quittent le gaz pour passer à l’électrique. Moins il reste d’abonnés, plus chaque facture individuelle grimpe. Plus les factures grimpent, plus les gens veulent partir. Un cercle vicieux que Que Choisir Ensemble qualifie de « bombe à retardement ». Mais tout le monde n’a pas la possibilité de couper le gaz.
Les plus précaires pris au piège
C’est là que l’injustice sociale entre en scène. Ceux qui quittent le gaz le plus facilement sont souvent les ménages les plus aisés. Des propriétaires, vivant en maison individuelle, qui ont les moyens d’investir dans une pompe à chaleur ou un système tout électrique. Pour eux, la transition est un choix rationnel, et ils le font.
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Les plus précaires, eux, restent captifs. D’abord parce qu’ils sont souvent locataires. La décision de changer de mode de chauffage ne leur appartient pas. Ensuite parce qu’ils vivent fréquemment dans des logements collectifs, des immeubles où le passage à une solution moins énergivore se heurte à de lourdes contraintes techniques : incompatibilité des équipements, mauvaise isolation, copropriétés bloquées.
Pour ces foyers, le gaz représente déjà en moyenne 16 % de leur budget, selon Que Choisir Ensemble. Une hausse de 53 % transformerait une dépense lourde en fardeau insoutenable. Et beaucoup n’ont tout simplement aucune solution de transition à court terme. Ils sont coincés sur un réseau dont le coût par usager ne cesse de croître, sans pouvoir en sortir.
C’est exactement le scénario que redoute l’association de consommateurs : que la sortie du gaz, nécessaire pour le climat et bénéfique à long terme, se fasse sur le dos des ménages les plus fragiles. Sans planification, sans accompagnement, la transition énergétique creuse les inégalités au lieu de les réduire. Le pouvoir d’achat des Français en prend encore un coup.
Le plan du gouvernement suffira-t-il ?
Face à cette situation, Que Choisir Ensemble appelle à une intervention rapide des pouvoirs publics. L’association demande des mesures concrètes « pour garantir une transition énergétique juste et accessible, qui donnera véritablement aux ménages les moyens de sortir efficacement du gaz ». En clair : il ne suffit pas de décréter la fin du gaz, encore faut-il aider les gens à en sortir.
Le gouvernement semble avoir pris la mesure du problème. Il a récemment annoncé le lancement de son plan « 100 territoires zéro gaz ». L’objectif est ambitieux : faire basculer des villes entières vers le tout-électrique, les déconnecter complètement du réseau de gaz.
Sur le papier, l’idée est séduisante. Si des territoires entiers sortent du réseau, cela réduit aussi les coûts d’entretien de ce dernier. Mais encore faut-il que ces villes pilotes ne soient pas uniquement des communes aisées déjà bien équipées. Le risque, sinon, est de créer un système à deux vitesses : d’un côté, des territoires « libérés » du gaz, de l’autre, des zones urbaines et périurbaines précaires, toujours branchées sur un réseau de plus en plus coûteux.
Par ailleurs, le chèque énergie, dont une nouvelle vague de bénéficiaires est attendue dès mai, ne suffira pas à compenser une hausse de 53 %. C’est un pansement sur une fracture ouverte. Même le récent débat sur la réforme de l’électricité montre que le problème énergétique dépasse largement le seul dossier du gaz.
Ce que ça change concrètement pour votre portefeuille
Faisons le calcul. Un foyer français chauffé au gaz paie en moyenne entre 1 200 et 1 500 euros par an, selon sa consommation et la taille du logement. Avec la hausse de 15,4 % au 1er mai, il faut déjà ajouter entre 185 et 230 euros annuels. Si la facture de gaz s’envole de 53 % d’ici 2030 comme le prévoit le Beuc, on parle de 636 à 795 euros supplémentaires par an. Et ce, sans compter les variations de prix de la matière première.
Pour un ménage modeste qui consacre déjà 16 % de son budget au gaz, cela signifie une compression encore plus forte de toutes les autres dépenses. Alimentation, transports, santé : tout passe à la trappe. Pendant ce temps, les panneaux solaires et les pompes à chaleur restent un investissement que beaucoup ne peuvent pas se permettre.
La sortie du gaz est inévitable. Tout le monde le sait. Mais entre l’intention et la réalité, il y a 10,5 millions de foyers qui attendent des réponses concrètes. L’État dit ne plus avoir de marges, les associations tirent la sonnette d’alarme, et le compteur tourne. D’ici 2030, c’est demain. Et la bombe, elle, ne se désamorcera pas toute seule.