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8 Mai férié : le jour où un président français a supprimé ce congé pendant six ans

Publié par Elsa Fanjul le 06 Mai 2026 à 10:23

Chaque année, le 8 Mai, la France s’arrête. Les bureaux ferment, les drapeaux flottent, les cérémonies s’enchaînent devant les monuments aux morts. Un jour sacré, gravé dans le marbre républicain. Sauf que ce jour férié a bien failli disparaître pour de bon. Pendant six ans, entre 1975 et 1981, les Français ont travaillé le 8 Mai comme un jour ordinaire. Derrière cette parenthèse oubliée, deux présidents, deux visions de l’Histoire — et un bras de fer politique qui en dit long sur le rapport de la France à sa mémoire.

Un jour de victoire… qui n’a jamais fait l’unanimité

Le 8 mai 1945, l’Allemagne nazie capitule. L’Europe respire enfin après six années de guerre. En France, la liesse est immense. Mais transformer cette date en jour férié, c’est une autre histoire. Il faut attendre 1953 pour qu’une loi fasse officiellement du 8 Mai un jour férié et chômé. Et encore, pas sans débat.

Ancien combattant français devant un monument aux morts

Dès le départ, la date pose un problème diplomatique. La France veut se réconcilier avec l’Allemagne de l’Ouest. L’Europe se construit brique par brique : la CECA naît en 1951, le traité de Rome arrive en 1957. Dans ce contexte, célébrer chaque année la défaite allemande, c’est envoyer un signal contradictoire. Le général de Gaulle lui-même reste ambigu sur la question. Il préfère commémorer le 8 Mai par des cérémonies ponctuelles plutôt que par un férié systématique.

En 1959, un décret déplace d’ailleurs la commémoration au deuxième dimanche de mai. Les Français ne perdent plus une journée de travail, et l’Allemagne n’est plus vexée chaque printemps. Un compromis typiquement gaullien. Mais les associations d’anciens combattants grondent. Pour eux, toucher au 8 Mai, c’est toucher à leurs camarades tombés au front.

En 1968, le 8 Mai redevient un jour de commémoration fixe. Puis en 1975, tout bascule à nouveau — et cette fois, de façon bien plus radicale.

La décision de Giscard qui a scandalisé les anciens combattants

Valéry Giscard d’Estaing arrive à l’Élysée en 1974 avec une ambition claire : moderniser la France et ancrer la réconciliation franco-allemande au cœur de son projet européen. Le jeune président de 48 ans veut tourner la page de la Seconde Guerre mondiale. Pas l’effacer, dit-il. La dépasser.

Homme politique sortant du palais de l'Élysée dans les années 1970

Le 8 mai 1975, lors de la cérémonie à l’Arc de Triomphe, Giscard annonce que ce sera la dernière commémoration officielle sous cette forme. Par décret, il supprime le caractère férié du 8 Mai. La date reste dans les mémoires, mais plus dans le calendrier des jours chômés. Les Français iront bosser le 8 mai 1976.

Les raisons invoquées sont multiples. La première est diplomatique : Giscard entretient une relation étroite avec le chancelier allemand Helmut Schmidt. Les deux hommes se tutoient, dînent ensemble, construisent ensemble le Système monétaire européen. Célébrer la capitulation allemande chaque année complique cette amitié politique. La seconde raison est économique : un jour férié en moins, c’est une journée de production en plus. L’argument revient d’ailleurs régulièrement dans le débat public.

La réaction est immédiate et violente. Les associations d’anciens combattants crient à la trahison. L’opposition de gauche dénonce un affront à la mémoire nationale. Le Parti communiste, qui revendique le rôle de la Résistance dans la Libération, hurle au scandale. Même dans la majorité giscardienne, des voix s’élèvent. Mais Giscard tient bon. Pendant six ans, le 8 Mai sera un jour comme les autres.

Ce que faisaient les Français le 8 mai entre 1975 et 1981

Concrètement, les conséquences sont à la fois symboliques et très concrètes. Les écoles restent ouvertes. Les usines tournent. Les magasins ne ferment pas. Quelques cérémonies locales subsistent, organisées par des associations de combattants et des municipalités, mais sans le faste ni le caractère national d’avant.

Pour les anciens combattants, l’affront est double. Non seulement leur jour de mémoire disparaît du calendrier officiel, mais il disparaît aussi du quotidien des Français. Un jour férié, ce n’est pas qu’un symbole sur un papier : c’est un moment où le pays entier marque une pause, où les enfants posent des questions, où la télévision diffuse des documentaires. Sans le férié, le 8 Mai risque de devenir invisible. Les associations maintiennent coûte que coûte leurs rassemblements devant les monuments aux morts, parfois devant des places quasi désertes.

L’épisode illustre une tension permanente en France : celle entre la mémoire historique et les impératifs du présent. Giscard n’est ni le premier ni le dernier à toucher aux jours fériés pour des raisons politiques ou économiques. Mais la suppression du 8 Mai reste, dans la mémoire collective, l’exemple le plus marquant d’un président s’attaquant à un symbole national. Et ça allait lui coûter cher.

L’argument diplomatique qui ne convainc personne

Pour comprendre la logique de Giscard, il faut se replacer dans le contexte des années 1970. La construction européenne est le grand projet du moment. Le couple franco-allemand en est le moteur. Giscard et Schmidt imaginent ensemble une Europe intégrée, avec une monnaie commune à terme. Dans cette optique, commémorer chaque année la défaite militaire de votre partenaire principal, c’est diplomatiquement gênant.

Sauf que l’argument convainc mal la rue. Les Français ne voient pas le 8 Mai comme une célébration contre l’Allemagne, mais comme un hommage à leurs propres morts. Les 567 000 victimes françaises de la Seconde Guerre mondiale — militaires et civils confondus — méritent un jour, point final. L’Europe, c’est très bien, mais pas au prix de l’oubli.

D’autres pays européens gèrent la question différemment. La Grande-Bretagne célèbre le VE Day (Victory in Europe Day) sans que cela ne pose de problème diplomatique avec Berlin. Les Pays-Bas commémorent le 5 mai comme jour de la Libération. L’idée que la réconciliation exige l’amnésie est une spécificité giscardienne que même l’Allemagne ne demandait pas explicitement. Helmut Schmidt n’a d’ailleurs jamais exigé cette suppression — Giscard a anticipé un malaise plus qu’il n’a répondu à une demande.

Cette erreur d’appréciation allait devenir un cadeau pour son adversaire politique le plus redoutable.

Comment Mitterrand a transformé le 8 Mai en arme électorale

François Mitterrand est un fin stratège. Pendant la campagne présidentielle de 1981, il comprend que le 8 Mai est un levier émotionnel puissant. Rétablir le jour férié, c’est s’adresser en une seule promesse aux anciens combattants, à la gauche résistante, aux familles endeuillées et à tous ceux qui trouvent que Giscard méprise l’histoire de France.

Foule en liesse dans une ville française au début des années 1980

Le candidat socialiste inscrit le rétablissement du 8 Mai dans son programme. C’est l’une de ses 110 propositions. Pas la plus spectaculaire — la suppression de la peine de mort ou la retraite à 60 ans font davantage les gros titres — mais c’est l’une des plus symboliques. Le message est limpide : « Je respecte votre mémoire. Mon prédécesseur, non. »

Le 10 mai 1981, Mitterrand est élu président. Deux mois plus tard, le 2 octobre 1981, une loi rétablit le 8 Mai comme jour férié et chômé. Six ans après sa suppression, le 8 Mai retrouve sa place dans le calendrier. Les anciens combattants qui avaient connu l’époque d’avant exultent. Les cérémonies reprennent leur lustre national.

Mitterrand ne s’arrête pas là. Il fait du 8 Mai un rendez-vous présidentiel incontournable, avec une cérémonie à l’Arc de Triomphe retransmise à la télévision. En quelques années, plus personne n’imagine que cette date puisse un jour redevenir un jour travaillé.

Pourquoi le débat n’est pas vraiment clos

On pourrait croire l’affaire réglée depuis 1981. Ce serait oublier que la question des jours fériés revient sur la table à chaque crise économique. En 2004, le gouvernement Raffarin supprime le lundi de Pentecôte comme jour chômé pour financer la dépendance des personnes âgées, après la canicule meurtrière de 2003. Plus récemment, des voix se sont élevées pour supprimer d’autres jours fériés afin de dégager des marges budgétaires.

Le 8 Mai, lui, semble intouchable. Mais c’est justement parce qu’il a été touché une fois que cette certitude est fragile. Si un président a pu le supprimer en 1975, un autre pourrait théoriquement le refaire. Seule une loi l’en empêche — pas la Constitution. La question revient d’ailleurs régulièrement, que ce soit à propos de la suppression des 35 heures ou de la réorganisation du temps de travail.

Les historiens soulignent que l’épisode Giscard a paradoxalement renforcé le 8 Mai. En le supprimant puis en le voyant revenir, les Français ont pris conscience de la fragilité de leurs symboles. Avant 1975, le 8 Mai était un jour férié parmi d’autres — un jour de congé apprécié, certes, mais pas forcément chargé d’une émotion particulière pour les générations d’après-guerre. Après le rétablissement de 1981, il est devenu un symbole de résistance mémorielle.

Ce que le 8 Mai raconte de notre rapport à l’Histoire

Quarante-quatre ans après son rétablissement, le 8 Mai reste un miroir de la société française. Les cérémonies attirent de moins en moins de monde, les derniers combattants de 39-45 disparaissent un à un, et les jeunes générations associent parfois davantage cette date à un week-end prolongé qu’à la fin du nazisme.

Mais l’épisode de la suppression nous rappelle quelque chose d’essentiel : un jour férié n’est jamais anodin. C’est un choix politique. Chaque date cochée dans le calendrier national dit ce qu’un pays considère comme assez important pour que tout le monde s’arrête. Le 14 Juillet célèbre la République. Le 11 Novembre honore les morts de 14-18. Le 8 Mai commémore la victoire sur le fascisme.

Supprimer l’un de ces jours, ce n’est pas juste retirer un congé. C’est dire : « Ce n’est plus assez important pour qu’on s’arrête. » Giscard l’a appris à ses dépens. Et c’est peut-être la raison pour laquelle, depuis 1981, aucun président — de droite comme de gauche — n’a osé retoucher au 8 Mai.

Alors ce jeudi, quand vous profiterez de votre journée de repos, ayez une pensée pour les six années où ce n’était pas le cas. Et pour les anciens combattants qui se sont battus — au sens propre comme au figuré — pour que cette date reste gravée dans le calendrier français. Parce qu’un jour férié, ça ne se défend pas qu’une fois.

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