Le Costa Rica paie ses pêcheurs pour relâcher les requins-marteaux — voici combien ils touchent par mois
Interdire la pêche du requin-marteau n’a jamais suffi. Au Costa Rica, malgré des décrets stricts, l’espèce continue de disparaître à un rythme alarmant. Les autorités ont donc changé de stratégie : plutôt que de punir, elles paient désormais les pêcheurs qui remettent ces requins à l’eau. Un programme audacieux, déjà déployé sur tout le littoral Pacifique, mais dont le coût interroge.
Des interdictions restées lettre morte
Le Costa Rica protège officiellement le requin-marteau depuis 2023 via le décret 43900-MAG-MINAE. Ce texte interdit formellement la capture, la détention à bord, le transbordement, le déchargement, le stockage, le transit et la commercialisation de cette espèce. Sur le papier, les marins sont même tenus de relâcher immédiatement tout requin-marteau capturé, si possible en bon état.

Problème : sur l’eau, la réalité est tout autre. La pêche industrielle comme artisanale continue de décimer les populations de requins-marteaux. Le requin-marteau halicorne, sous-espèce la plus menacée, est classé en danger critique d’extinction. Après des années de mesures répressives sans résultats probants, les autorités costariciennes ont tiré une conclusion brutale : la punition ne fonctionne pas.
Cette impasse a poussé le ministère de l’Environnement et de l’Énergie à imaginer une approche radicalement différente, révélée par le Tico Times, principal journal anglophone du pays. Une approche qui mise sur le portefeuille plutôt que sur la sanction.
Payer pour protéger : le concept de « services écosystémiques marins »
Le gouvernement costaricien a forgé un concept inédit : le PSEM, ou programme de paiement pour services écosystémiques marins. L’idée est simple en théorie : rémunérer les pêcheurs qui participent activement à la conservation des requins-marteaux. Concrètement, ceux qui relâchent les spécimens capturés accidentellement touchent un salaire mensuel en échange de leur engagement.
Le mécanisme s’inspire des paiements pour services environnementaux terrestres, déjà utilisés dans la préservation des forêts. Mais l’appliquer au milieu marin — avec ses difficultés de contrôle et de vérification — relève d’un tout autre défi. Le déclin des requins en mer a pourtant rendu l’urgence telle que le Costa Rica a décidé de tenter l’expérience.

Un premier test a été mené en 2024 dans le golfe de Nicoya, bénéficiant à 157 familles de pêcheurs. Face aux résultats encourageants, le programme a été étendu à l’ensemble du littoral Pacifique, couvrant désormais 24 000 hectares de mangroves. Mais c’est le montant versé aux pêcheurs qui a fait basculer l’adhésion.
216 dollars par mois : le prix d’un requin vivant
Chaque pêcheur sous contrat PSEM perçoit 216 dollars mensuels, soit environ 200 euros. Dans la région de Térraba-Sierpe, 129 pêcheurs de coquillages ont déjà signé. Sur l’ensemble de la côte Pacifique, ce sont 544 pêcheurs qui participent au programme. La facture annuelle pour l’État dépasse les 334 000 dollars.
Pour des communautés de pêcheurs artisanaux, cette somme peut représenter un complément de revenu significatif. Le pari du gouvernement est clair : si les arguments écologiques ne convainquent pas, l’argent, lui, parle. Et les premiers chiffres de participation semblent lui donner raison.
Le trafic mondial d’ailerons de requin continue pourtant de peser dans la balance. Un requin-marteau mort rapporte bien plus sur le marché noir qu’un chèque mensuel de 216 dollars. L’enjeu, pour le Costa Rica, est donc de rendre la conservation plus attractive que le braconnage — un équilibre fragile.
Satellites et balises : comment vérifier que les pêcheurs jouent le jeu
Verser de l’argent ne suffit pas s’il est impossible de contrôler que les engagements sont tenus. C’est la faille potentielle du programme, et le ministère en est conscient. Pour éviter que le PSEM ne devienne un gouffre financier sans impact réel, des technologies de pointe ont été intégrées au dispositif.

Des systèmes de géolocalisation par satellite — des sortes de balises embarquées — permettent de suivre les embarcations des pêcheurs sous contrat. L’objectif : vérifier qu’ils respectent les zones protégées et qu’ils n’opèrent pas dans des secteurs interdits. « Pour le Costa Rica, le défi consistera à transformer cette proposition en un système doté de règles claires, d’une vérification fiable et d’un financement suffisant », résume le Tico Times.
Car la question du financement à long terme reste entière. Avec 544 pêcheurs déjà sous contrat et un programme en expansion, le budget ne peut qu’augmenter. Le Costa Rica, qui tire une part importante de ses revenus du tourisme écologique, mise sur le fait que la préservation du milieu marin génère à terme plus de richesses qu’elle n’en coûte.
Le requin-marteau, sentinelle d’un océan en crise
Le requin-marteau halicorne n’est pas un poisson comme les autres. Avec sa tête en forme de marteau — le céphalofoil — il possède un champ de vision à 360 degrés et des capteurs électriques d’une sensibilité exceptionnelle. C’est aussi un régulateur clé de l’écosystème marin : en tant que prédateur apex, il maintient l’équilibre des populations de poissons et de crustacés dont il se nourrit.
Sa disparition aurait des effets en cascade sur l’ensemble de la chaîne alimentaire océanique. Les requins menacés d’extinction ne sont pas un problème isolé : ils révèlent la dégradation globale des océans. Le Costa Rica, en inventant ce modèle de rémunération, tente une réponse pragmatique à un problème que les conventions internationales n’ont pas réussi à résoudre.
L’initiative est scrutée bien au-delà de l’Amérique centrale. Si le modèle prouve son efficacité, il pourrait inspirer d’autres pays confrontés à la même impasse entre protection de la biodiversité marine et survie économique des communautés côtières. Des menaces discrètes pèsent sur les requins partout dans le monde, des lumières urbaines au réchauffement climatique.
Un modèle exportable ou un pari trop coûteux ?
Le programme costaricien soulève une question fondamentale : peut-on sauver une espèce en danger en payant ceux qui la menacent ? La réponse dépendra de plusieurs facteurs. D’abord, la capacité du pays à maintenir le financement dans la durée, alors que 334 000 dollars annuels ne représentent qu’un début. Ensuite, la fiabilité du contrôle satellite, sans laquelle le dispositif reste une promesse sans garantie.
La communauté scientifique observe avec attention. Les requins peuplent les océans depuis 325 millions d’années — bien avant les dinosaures. Leur survie au XXIe siècle pourrait dépendre d’un chèque de 216 dollars et d’une balise GPS fixée sur un bateau de pêcheur artisanal. C’est à la fois dérisoire et, peut-être, la seule solution qui fonctionne vraiment.
Le Costa Rica, souvent cité en modèle pour sa politique environnementale terrestre, tente désormais d’appliquer la même philosophie à ses océans. Reste à savoir si les autres nations, confrontées aux mêmes enjeux de protection des grands requins, auront les moyens — et la volonté — de suivre.