Un requin de dix mètres filmé à moins d’un kilomètre des côtes françaises en Méditerranée
Samedi 18 avril, en fin d’après-midi, des pêcheurs naviguant au large de Port-la-Nouvelle, dans l’Aude, ont eu la surprise de leur vie. À moins d’un kilomètre du rivage, dans des eaux d’à peine huit mètres de profondeur, un requin d’une dizaine de mètres s’est approché de leur embarcation. Assez près pour être filmé. L’animal, probablement un requin-pèlerin, est totalement inoffensif — mais sa présence si proche des côtes soulève des questions que les scientifiques n’ont toujours pas résolues.
Un géant placide dans huit mètres d’eau
Le requin-pèlerin (Cetorhinus maximus) est le deuxième plus grand poisson du monde, juste derrière le requin-baleine. Malgré sa taille impressionnante, il ne représente aucun danger pour l’homme. Sa méthode d’alimentation est aussi spectaculaire que paisible : il nage lentement, gueule grande ouverte, et filtre des milliers de litres d’eau pour en extraire le plancton dont il se nourrit.
C’est précisément ce plancton qui l’attire vers les côtes au printemps. « C’est régulier qu’on observe des requins-pèlerins en Méditerranée durant ces deux-trois semaines de printemps », explique Mathieu Lapinski, président de l’association Ailerons, qui mène une mission de suivi de l’espèce avec le soutien de la DREAL de Languedoc-Roussillon. « En cette saison, le plancton se développe et en nageant lentement la gueule ouverte, le requin-pèlerin filtre l’eau pour le récupérer. »
Les pêcheurs ont eu le réflexe d’immortaliser la scène en vidéo. L’animal, visiblement tranquille, s’est maintenu à proximité de l’embarcation suffisamment longtemps pour offrir des images saisissantes. Une rencontre que même des marins expérimentés ne vivent pas souvent, malgré le caractère saisonnier de ces apparitions. Mais derrière cette scène presque idyllique se cache un paradoxe : ce géant que l’on croise parfois près des côtes françaises est en réalité au bord de l’extinction.
Classé « en danger » : le plus grand requin de Méditerranée vit ses heures les plus critiques
L’Union Internationale pour la Conservation de la Nature (UICN) classe le requin-pèlerin « en danger d’extinction » (EN) en Méditerranée. Une catégorie qui signifie que l’espèce fait face à un risque très élevé de disparition à l’état sauvage. La surpêche, la pollution plastique et le réchauffement climatique figurent parmi les menaces principales.

Les chiffres donnent le vertige. Depuis le début des années 2000, seulement 300 signalements de requins-pèlerins ont été enregistrés en Méditerranée dans le cadre du programme d’observation. En 2017, année considérée comme exceptionnelle, 49 observations avaient été comptabilisées entre Agde, dans l’Hérault, et le Cap Creus, à la frontière espagnole. C’est dérisoire pour un bassin maritime de 2,5 millions de km².
Ce déclin touche d’autres espèces de requins en Méditerranée, y compris le diable de mer ou le requin-ange. L’association Ailerons lance d’ailleurs un appel à la prudence : toute capture ou pêche accidentelle peut avoir des conséquences dramatiques pour une population aussi fragile. Reste que pour protéger efficacement cet animal, encore faudrait-il savoir où il va quand il disparaît sous la surface.
Une balise satellitaire pour percer le mystère de ses migrations
C’est justement l’objectif d’une opération scientifique sans précédent en Méditerranée. Depuis deux jours, les membres de l’association Ailerons sont en mer avec un projet ambitieux : poser une balise satellitaire sur un requin-pèlerin. Cela ne s’est encore jamais fait dans cette mer.
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Le défi est de taille. Le requin-pèlerin passe l’essentiel de sa vie en profondeur. Il ne remonte près des côtes et de la surface que durant une fenêtre de deux à trois semaines par an, au printemps. Le reste du temps, il évolue dans des eaux profondes, hors de portée des chercheurs et des plaisanciers.
« Cela nous permettrait de connaître son cycle de migration et de savoir vers où ils repartent », précise Mathieu Lapinski. « C’est le plus grand requin de Méditerranée mais nous savons peu de choses sur lui. » Pour une espèce qui peut atteindre douze mètres de long et dont les ancêtres existaient avant les arbres, cette ignorance est à la fois fascinante et préoccupante.

Le succès de cette mission pourrait transformer notre compréhension de l’écosystème méditerranéen. En traçant les déplacements du requin-pèlerin, les scientifiques espèrent identifier les corridors de migration, les zones d’alimentation profondes et les éventuelles zones de reproduction — autant d’informations cruciales pour mettre en place des mesures de protection ciblées. Car 91 % des espèces marines nous échappent encore, et ce géant silencieux en est l’exemple parfait.
Si vous en croisez un, voici quoi faire
L’association Ailerons adresse un message direct aux plaisanciers qui navigueraient le long des côtes du Languedoc-Roussillon en cette période. Si vous observez un requin-pèlerin — reconnaissable à sa taille imposante, sa nage lente en surface et sa gueule ouverte caractéristique — ne paniquez surtout pas. L’animal est bien plus placide qu’on ne le croit.
En revanche, contactez immédiatement l’association. Les chercheurs sont actuellement en mer et ont besoin de signalements précis pour localiser les spécimens dans le cadre de leurs recherches. Chaque observation compte, surtout quand la fenêtre d’opportunité ne dure que quelques semaines par an.
La rencontre de Port-la-Nouvelle rappelle que la Méditerranée, malgré sa fréquentation touristique intense, reste un habitat pour des créatures extraordinaires. Le requin-pèlerin, avec ses dix mètres de long et son régime exclusivement planctonivore, incarne à lui seul le paradoxe de cette mer : suffisamment riche pour nourrir un géant, mais suffisamment menacée pour que le trafic d’ailerons et les prises accidentelles puissent un jour le faire disparaître définitivement. La balise que les scientifiques tentent de poser ces jours-ci pourrait bien être le premier pas pour empêcher ce scénario.
