Lille : un narco-trafiquant sous OQTF remis en liberté car la justice a égaré l’intégralité de son dossier
Un septuagénaire condamné à 4 ans de prison ferme pour trafic de drogue. Un mandat d’arrêt qui dort pendant 13 ans. Et quand le procès doit enfin se tenir… le tribunal découvre qu’il n’a plus rien. Pas un PV, pas une preuve, pas un témoignage. Bienvenue au tribunal judiciaire de Lille, où l’absurde vient de frapper très fort.
22 ans derrière les barreaux et un passé qui remonte aux années 1980
Mohamed S. a 76 ans. Cheveux blancs, dos voûté, souffle court à cause d’une pathologie pulmonaire. Difficile d’imaginer, en le croisant, que cet homme né au Caire a passé plus de deux décennies de sa vie en prison. Son casier judiciaire, pourtant, parle de lui-même.

Son nom est connu des services de police parisiens depuis les années 1980. Il est notamment lié — indirectement — à la célèbre affaire du commissaire Yves Jobic, figure emblématique de la lutte contre le proxénétisme, injustement mis en cause à l’époque. Un pedigree judiciaire monumental, qui s’étale sur plus de quatre décennies.
Malgré tout, le septuagénaire semblait avoir disparu des radars. Retraité, malade, il vivait dans une relative discrétion. Jusqu’à un banal contrôle de police à Courbevoie, en juin 2025. Et là, surprise : un mandat d’arrêt toujours actif lui tombe dessus. Mohamed S. découvre alors qu’il a été condamné à 4 ans ferme… sans le savoir.
Un réseau de drogue dans le Nord, un procès fantôme en 2013
Pour comprendre ce fiasco, il faut remonter à la période 2009-2010. À l’époque, un vaste réseau d’importation et de revente de stupéfiants est démantelé dans le Nord de la France. Des opérations de grande envergure secouent régulièrement la région, et Mohamed S. est identifié comme l’un des maillons du réseau.

En 2013, le procès se tient à Lille. Problème : Mohamed S. ne se présente pas à la barre. La convocation a été envoyée à une adresse erronée. Le tribunal le juge donc par défaut — en son absence — et lui inflige une peine de 4 ans de prison ferme. Un mandat d’arrêt est émis dans la foulée.
Ce mandat va ensuite dormir tranquillement dans les fichiers pendant 12 ans. Personne ne le cherche vraiment. Personne ne le retrouve. Jusqu’à ce fameux contrôle à Courbevoie, lié à une mesure d’éloignement du territoire — Mohamed S. faisant l’objet d’une OQTF (obligation de quitter le territoire français).
Dès son interpellation, le vieil homme fait ce que le droit lui permet : il forme opposition. C’est un mécanisme fondamental de la justice française. Quand vous avez été condamné sans avoir pu vous défendre, vous avez le droit d’être rejugé. La procédure est encadrée, et elle est incontestable. Le nouveau procès est fixé au mardi 6 mai 2026, devant le tribunal judiciaire de Lille. Tout semble en ordre. Sauf que non.
« Le dossier n’existe plus » : l’aveu humiliant de la présidente
Ce mardi-là, l’ambiance au palais de justice de Lille est déjà électrique. Entre deux audiences correctionnelles visant les maires de Tourcoing et de Villeneuve-d’Ascq, Mohamed S. fait son entrée dans le box. Tout le monde s’attend à un procès classique.
Puis la présidente du tribunal prend la parole. Et ce qu’elle annonce fait l’effet d’une bombe : le dossier a disparu. Pas partiellement. Intégralement. En dehors d’une simple note d’audience, il ne reste absolument rien de la procédure de 2013.
Les procès-verbaux d’enquête ? Volatilisés. Les preuves de saisie de stupéfiants ? Introuvables. Les témoignages recueillis à l’époque ? Évaporés. Malgré un an de recherches — dans les centres d’archives physiques, sur les serveurs de la messagerie sécurisée du ministère — le néant documentaire est total. Comme si l’affaire n’avait jamais existé.
Pour le ministère public, c’est une impasse absolue. Sans ces pièces, impossible de soutenir l’accusation. Impossible même de préciser le degré d’implication de Mohamed S. dans le trafic initial. On parle d’un dossier complet — plusieurs tomes de procédure — qui s’est littéralement évanoui des archives de l’État.
Liberté provisoire et un ultimatum fixé à l’automne

Face à cette situation ubuesque, la présidente n’a pas eu le choix. Impossible de juger un homme sur du vide. L’affaire a été renvoyée au 30 septembre 2026. En attendant, Mohamed S. a été remis en liberté sous contrôle judiciaire.
Sa défense, assurée par Maître Soulifa Badaoui, observe cette débâcle administrative avec une satisfaction à peine voilée. Et on la comprend : l’enjeu est désormais limpide. Si les archives ne refont pas surface d’ici l’automne, le tribunal n’aura pas d’autre option que de prononcer une relaxe pure et simple.
Autrement dit : un homme condamné pour narcotrafic, ayant déjà passé 22 ans en prison au cours de sa carrière criminelle, pourrait être définitivement blanchi. Non pas parce qu’il est innocent. Non pas parce que les faits n’ont pas existé. Mais parce que l’institution judiciaire a égaré la totalité des preuves.
Un dysfonctionnement qui pose des questions bien plus larges
Ce n’est pas la première fois que la justice française fait face à des cafouillages administratifs. La Cour des comptes a déjà pointé des failles majeures dans la gestion numérique des administrations. Mais la disparition intégrale d’un dossier pénal, c’est un cran au-dessus.
Comment plusieurs tomes d’une procédure correctionnelle peuvent-ils disparaître sans laisser de trace ? Archivage physique défaillant ? Migration numérique ratée ? Erreur humaine ? Personne, pour l’instant, n’a fourni d’explication. Et c’est peut-être ça le plus troublant : un an de recherches, et toujours aucune piste sur ce qui s’est passé.
Ce fiasco intervient dans un contexte où la lutte contre le narcotrafic est affichée comme une priorité nationale. Dans les Alpes-Maritimes, les revenus des trafiquants sont désormais soustraits de leurs aides sociales. À Toulouse, des trafiquants armés filtrent les voitures dans certains quartiers. Et pendant ce temps, à Lille, un dossier entier de narcotrafic s’évapore des archives.
Pour Mohamed S., l’ultime sortie de scène ?
À 76 ans, malade, sous le coup d’une mesure d’éloignement du territoire, Mohamed S. ne correspond plus vraiment au profil du trafiquant actif. Mais le symbole est dévastateur. Des détenus considérés comme dangereux voient parfois leurs conditions assouplies. Ici, on parle carrément d’un homme qui pourrait être relaxé faute de preuves — alors que ces preuves existaient.
Le rendez-vous est fixé au 30 septembre 2026. D’ici là, les services du tribunal vont devoir retourner chaque tiroir, chaque disque dur, chaque boîte d’archives. La justice réserve parfois des surprises, dans un sens comme dans l’autre.
Mais si rien ne refait surface… alors Mohamed S. aura réussi, sans rien faire, ce qu’aucun avocat n’aurait pu obtenir pour lui : une ardoise effacée par la seule défaillance de la mémoire de l’État.