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Il a passé 21 ans dans le couloir de la mort en Chine : l’exécution d’un Français qui interroge

Publié par Elsa Fanjul le 05 Avr 2026 à 15:24
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Samedi 4 avril, les autorités chinoises ont exécuté un ressortissant français de 62 ans, détenu depuis plus de deux décennies. Une affaire qui mêle trafic de drogue à grande échelle, réseau international de méthamphétamine et violation des droits de la défense. Voici ce que l’on sait sur cette exécution qui a provoqué une réaction immédiate du Quai d’Orsay.

Un réseau de méthamphétamine démantelé dans le sud de la Chine

Vue aérienne de la province du Guangdong en Chine

Pour comprendre cette affaire, il faut remonter au début des années 2000. Selon la justice chinoise, Chan Thao Phoumy, né au Laos mais de nationalité française, faisait partie d’un réseau de huit hommes accusés d’avoir produit plusieurs tonnes de méthamphétamine — une drogue de synthèse extrêmement addictive — dans la province méridionale du Guangdong, entre 1999 et 2003.

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L’ampleur du réseau était colossale. Lors du démantèlement en mars 2005, environ 89 suspects ont été arrêtés. Les enquêteurs ont mis la main sur pas moins de 16 laboratoires clandestins dédiés à la fabrication d’héroïne et de méthamphétamine. D’après le quotidien China Daily, la valeur estimée de cette saisie s’élevait à 100 millions de yuans, soit environ 14,8 millions de dollars à l’époque.

Des chiffres vertigineux qui donnent la mesure de l’opération. Le trafic international de stupéfiants reste l’un des crimes les plus sévèrement punis en Chine, où la tolérance zéro est érigée en doctrine.

De la prison à vie à la peine de mort : un tournant brutal

Chan Thao Phoumy a été arrêté en 2005, dans la foulée du démantèlement du réseau. Deux ans plus tard, en 2007, il est condamné à la prison à vie. Une peine déjà lourde, mais qui n’était pas la fin de l’histoire.

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Car de « nouveaux éléments » ont été découverts par la suite — des éléments dont la nature exacte n’a jamais été rendue publique. Son dossier a été rejugé, et en août 2010, le verdict est tombé comme un couperet : peine de mort. Les charges retenues étaient accablantes — fabrication, transport, contrebande et trafic de drogue.

À partir de cette date, le Français de 62 ans a vécu dans le couloir de la mort pendant près de quinze ans, après avoir déjà passé cinq ans en détention préventive. Au total, ce sont 21 années de sa vie qu’il aura passées derrière les barreaux chinois avant son exécution ce samedi 4 avril.

La France dénonce une violation des droits de la défense

Couloir sombre d'une prison chinoise
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La réaction de Paris ne s’est pas fait attendre. Dans un communiqué officiel, le Quai d’Orsay a regretté que la défense de Chan Thao Phoumy « n’ait pas eu accès à la dernière audience au tribunal ». Un détail qui n’en est pas un. Concrètement, cela signifie que le condamné a été jugé une dernière fois sans que son avocat puisse être présent pour le défendre.

Le ministère des Affaires étrangères a qualifié cette situation de « violation des droits de l’intéressé ». Une formulation diplomatique, certes, mais qui dit clairement que la France considère que le procès n’a pas respecté les standards minimaux du droit à un procès équitable. Des situations qui rappellent d’autres cas où des ressortissants français ont été confrontés à des systèmes judiciaires étrangers aux règles très différentes.

La diplomatie française a également rappelé sa position de principe : la France s’oppose « partout et en toutes circonstances » à la peine de mort et appelle à son abolition universelle. Un message adressé directement à Pékin, mais aussi à l’ensemble de la communauté internationale.

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La Chine, championne mondiale des exécutions

Ce cas individuel s’inscrit dans un contexte bien plus large. La Chine est régulièrement pointée du doigt par les organisations de défense des droits humains pour son recours massif à la peine capitale. Et les chiffres — ou plutôt l’absence de chiffres — donnent le vertige.

Selon un rapport publié en 2024 par Amnesty International, la Chine est tout simplement « le pays au monde ayant procédé au plus grand nombre d’exécutions ». L’organisation parle de « milliers de personnes condamnées à mort et exécutées » chaque année. Le problème ? Pékin traite ces données comme un secret d’État. Aucune statistique officielle n’est rendue publique, ce qui rend impossible tout décompte précis.

Cette opacité est en elle-même dénoncée par les ONG. Comment exercer un contrôle démocratique sur la justice pénale quand le nombre d’exécutions est classé confidentiel ? C’est un peu comme si on demandait aux citoyens de faire confiance à un système dont ils ne peuvent vérifier aucun résultat. L’affaire rappelle, dans un autre registre, l’exécution d’un jeune lutteur iranien qui avait bouleversé le monde entier.

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Le trafic de drogue en Chine : une ligne rouge absolue

Façade du Quai d'Orsay avec drapeau français
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Pour bien mesurer ce qui s’est joué dans cette affaire, il faut comprendre la relation particulière de la Chine avec le trafic de stupéfiants. Le pays porte encore les cicatrices des guerres de l’opium du XIXe siècle, quand les puissances occidentales ont littéralement inondé le territoire de drogue. Cette mémoire collective explique en partie la sévérité extrême de la législation actuelle.

En Chine, le trafic de drogue au-delà de certains seuils est passible de la peine de mort. Point. Il n’y a pas vraiment de marge de manœuvre pour les juges, pas de circonstances atténuantes qui tiendraient face à des tonnes de méthamphétamine. La lutte contre les stupéfiants est une priorité nationale affichée, dans un pays où la guerre contre la drogue prend des formes radicalement différentes de celles pratiquées en Europe.

D’ailleurs, les politiques antidrogues font débat partout dans le monde. Mais entre la saisie de biens liés au narcotrafic en France et l’exécution d’un condamné en Chine, le fossé est abyssal.

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21 ans de détention : une attente interminable

Il y a un aspect de cette affaire qui frappe particulièrement : la durée. Vingt et un ans. Chan Thao Phoumy a été arrêté en 2005 et exécuté en 2026. Entre ces deux dates, il a changé de statut juridique (de condamné à perpétuité à condamné à mort), vu passer plusieurs présidents français, et vécu l’essentiel de ses dernières décennies dans une cellule chinoise.

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Cette durée exceptionnelle soulève des questions. Pourquoi une telle attente entre la condamnation à mort de 2010 et l’exécution de 2026 ? Seize ans dans le couloir de la mort. Les procédures d’appel en Chine peuvent être longues, les interventions diplomatiques aussi. La France a-t-elle tenté de faire commuer la peine ? Le Quai d’Orsay ne le dit pas explicitement, mais la dénonciation publique de la violation des droits de la défense laisse entendre que le dialogue diplomatique n’a pas abouti.

Ce cas n’est pas sans rappeler d’autres affaires où la justice met des années à rendre ses verdicts définitifs, même si les contextes sont radicalement différents.

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Ce que cette exécution dit des relations franco-chinoises

Saisie de drogue sur une table de laboratoire policier

L’exécution d’un ressortissant français par la Chine n’est pas un événement anodin sur le plan diplomatique. Pékin savait parfaitement que cette décision provoquerait une réaction de Paris. Le fait que la Chine ait procédé à l’exécution malgré l’opposition connue et répétée de la France envoie un message clair : sur son territoire, la loi chinoise prime.

La France, de son côté, se retrouve dans une position délicate. Condamner publiquement, oui. Mais avec quels leviers concrets ? Les relations économiques entre les deux pays sont trop importantes pour qu’un cas individuel, aussi symbolique soit-il, entraîne des mesures de rétorsion. C’est tout le paradoxe de la diplomatie des droits humains face aux grandes puissances.

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Le communiqué du Quai d’Orsay est d’ailleurs calibré au millimètre : on dénonce la violation procédurale, on réaffirme le principe abolitionniste, mais on ne menace de rien. La diplomatie française navigue entre ses valeurs et ses intérêts, comme toujours.

Un homme, une vie, une fin

Au-delà des enjeux géopolitiques et juridiques, il y a un homme. Chan Thao Phoumy, né au Laos, devenu français, arrêté à l’âge de 41 ans et exécuté à 62 ans. Qu’il ait été impliqué dans un réseau de production de méthamphétamine à grande échelle, la justice chinoise en était convaincue. Que son procès ait respecté les normes internationales du droit à la défense, la France en doute officiellement.

Cette affaire restera comme l’un de ces cas qui cristallisent un débat vieux comme le monde : jusqu’où un État peut-il aller pour punir ? La peine de mort est abolie en France depuis 1981. En Chine, elle reste un outil judiciaire courant, appliqué dans l’ombre, sans que personne — ni les citoyens chinois, ni la communauté internationale — ne puisse réellement en mesurer l’ampleur.

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Une chose est certaine : après 21 ans de détention, l’histoire de Chan Thao Phoumy vient de se terminer. Mais les questions qu’elle pose, elles, sont loin d’être résolues.

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