« Une mère mystique, un père qui aime boire » : un psychiatre décrypte l’enfance de Xavier Dupont de Ligonnès
Quinze ans après la disparition de Xavier Dupont de Ligonnès, un psychiatre expert en criminologie lève le voile sur un aspect méconnu de l’affaire : le couple parental qui a forgé la personnalité du fugitif le plus recherché de France. Et ce qu’il décrit ressemble à tout sauf à une famille ordinaire.

Un couple parental « complètement improbable »
Daniel Zagury n’est pas n’importe qui. Psychiatre et expert judiciaire spécialisé en psychiatrie criminelle, il a consacré un livre entier à cette affaire, L’énigme publique numéro un, publié en 2024. Au micro de France 3, dimanche 3 mai 2026, il a livré une analyse qui éclaire l’affaire sous un angle rarement exploré.
Pour le psychiatre, le profil de Xavier Dupont de Ligonnès échappe à toutes les grilles de lecture habituelles. « Sur le plan criminologique, ça ne ressemble à rien de ce qu’on a l’habitude de voir », affirme-t-il. Et c’est dans l’enfance du père de famille qu’il faut chercher la clé. Zagury accorde « une grande importance » au fait que Xavier est issu d’un couple parental qu’il qualifie de « complètement improbable ».
Ce terme n’est pas anodin dans la bouche d’un expert qui a étudié des dizaines de profils criminels au cours de sa carrière. Si cette affaire le fascine autant, c’est justement parce qu’elle ne rentre dans aucune case. Et pour comprendre cette singularité, il faut remonter à ce qui se passait dans le foyer familial.
D’un côté, une mère qui « communique avec le Christ »

La description que fait Daniel Zagury de la mère de Xavier Dupont de Ligonnès est saisissante. Une femme décrite comme « mystique », qui affirmait communiquer directement avec le Christ et avec Dieu. Pas une simple croyante pratiquante : une figure charismatique qui « réunit du monde autour d’elle, autour de ses prédications ».
Cette ferveur religieuse n’avait rien de paisible. Le psychiatre évoque une « atmosphère de terreur » dans laquelle les enfants ont grandi. Le mot est fort, et Zagury le choisit avec la précision d’un expert habitué à peser chaque terme. Une mère à la fois adorée et redoutée, dont l’emprise s’exerçait à travers la foi.

Pour ceux qui suivent les témoignages de l’entourage familial, cette dimension mystique n’est pas totalement nouvelle. Mais jamais un expert de ce calibre ne l’avait formulée aussi clairement. Xavier, selon Zagury, « adore sa mère à laquelle il obéit » et « croit en ses prédications ». Un fils sous influence, convaincu par les visions maternelles.
Sauf que l’autre parent racontait une histoire diamétralement opposée.
De l’autre, un père amateur de femmes, d’alcool et d’aventure
Le père de Xavier Dupont de Ligonnès était l’exact contraire de sa femme. Le psychiatre le décrit comme « quelqu’un qui aime la vie, qui aime les femmes, qui aime boire, qui aime fumer, qui aime l’aventure ». Un hédoniste assumé, un homme tourné vers les plaisirs terrestres, là où la mère était tournée vers le ciel.
On imagine la scène : d’un côté de la table, les prédications mystiques et la crainte de Dieu. De l’autre, la joie de vivre et les excès. Deux univers qui ne communiquent pas, deux modèles parentaux en totale contradiction. Et au milieu, un enfant qui tente de naviguer entre les deux.
Cette dualité parentale, Zagury la considère comme fondamentale pour comprendre la suite. Parce que Xavier n’a pas choisi un camp. Il a absorbé les deux. Et c’est précisément cette double imprégnation qui a produit, selon le psychiatre, une personnalité « singulière » — un être que personne n’a jamais vraiment réussi à cerner. Même les experts psychiatres peinent à poser un diagnostic simple.
« Il va être les deux à la fois »
C’est la phrase la plus frappante de l’analyse de Daniel Zagury. Xavier Dupont de Ligonnès n’a pas grandi tiraillé entre deux pôles. Il les a intégrés. « Il adore sa mère… et en même temps, il adore son père. Et il va être les deux à la fois. »
Un homme capable de ferveur quasi religieuse et de mensonges systématiques. Un père de famille en apparence aimant, mais dont personne ne savait réellement ce qu’il faisait de ses journées. Un être double, dont les deux faces cohabitaient sans jamais se résoudre en une identité cohérente.
Le journaliste Philippe Créhange, auteur du livre Les Hantés, confirme cette impression de façade. « C’était un homme plaisant, qui portait bien, qui aimait prendre du plaisir », explique-t-il à Nice-Matin. Mais chaque semaine, Xavier partait sur les routes de France en tant que commercial. « Et on ne sait pas ce qu’il faisait de ses journées. Il y a une part de mystère très forte chez lui. »
Des journées entières dont personne ne peut rendre compte. Des déplacements professionnels qui servaient peut-être d’alibi à une vie parallèle. Ce flou persistant alimente depuis quinze ans toutes les théories — y compris celle d’une éventuelle survie du fugitif.
Un journaliste convaincu qu’il pourrait être encore en vie
Philippe Créhange a abordé l’affaire Dupont de Ligonnès sous un angle différent : celui des proches, des témoins, de tous ceux qui gravitaient autour du père de famille. Son livre Les Hantés explore les zones d’ombre laissées par quatorze ans d’enquête.
Et cette immersion a changé sa conviction. « J’étais plutôt convaincu que cet homme était mort… » avoue-t-il. Puis, au fil de ses recherches, sa certitude s’est fissurée. Il voit en Xavier Dupont de Ligonnès « quelqu’un qui avait de la ressource, qui a pu déployer de l’énergie quand il croyait en un projet, même si parfois c’était en vain ».
Sa conclusion fait froid dans le dos : « S’il avait décidé de fomenter ce plan et de disparaître, peut-être qu’il en aurait été capable. » Une hypothèse que d’autres observateurs de l’affaire partagent. Cette capacité à mener un projet jusqu’au bout, fût-il monstrueux, pourrait être directement liée à cette double éducation décrite par Zagury : la rigueur maternelle poussée à l’extrême et l’audace paternelle sans limites.
Pourquoi cette analyse change le regard sur l’affaire
En avril 2011, Agnès Dupont de Ligonnès et leurs quatre enfants étaient retrouvés assassinés sous la terrasse de la maison familiale, à Nantes. Le frère d’Agnès a depuis lancé un appel resté sans réponse. Xavier, lui, a disparu en quelques heures. Depuis, malgré des signalements aux quatre coins du monde — jusqu’au Texas — les forces de l’ordre n’ont jamais pu déterminer ce qui lui est arrivé.
L’analyse de Daniel Zagury ne résout évidemment pas l’enquête. Mais elle offre une grille de lecture psychologique précieuse. Comprendre les parents de Xavier, c’est comprendre la matrice qui a produit cet homme insaisissable. Un homme capable de maintenir des apparences parfaites tout en dissimulant une réalité que personne ne soupçonnait.
Les experts de l’affaire — policiers, psychiatres, journalistes — s’accordent sur un point : Xavier Dupont de Ligonnès n’entre dans aucune catégorie connue. Et c’est peut-être justement parce qu’il a grandi dans l’entre-deux, entre extase mystique et jouissance terrestre, qu’il a développé cette capacité terrifiante à être tout et son contraire. À être invisible.
L’affaire, elle, reste aussi ouverte que le jour où les corps ont été découverts. Un récent décès lié à l’enquête a relancé l’attention médiatique, et le dernier message vocal laissé par Xavier avant sa disparition continue de hanter ceux qui l’ont entendu. Quinze ans plus tard, l’énigme publique numéro un porte décidément bien son nom.