« Cet homme avait beaucoup de ressources » : un journaliste relance le doute sur Xavier Dupont de Ligonnès
Quinze ans après la disparition la plus célèbre de France, un journaliste qui a passé des mois à enquêter sur l’affaire Dupont de Ligonnès avoue que ses certitudes se sont effondrées. Entre un livre-choc, une piste texane et près de 1 800 signalements, le mystère n’a jamais été aussi vivace.

Le livre qui a fait vaciller ses propres convictions

Philippe Créhange n’avait pas prévu de changer d’avis. Comme beaucoup, ce journaliste partait du principe que Xavier Dupont de Ligonnès s’était donné la mort après avoir assassiné sa femme et ses quatre enfants en avril 2011. Une hypothèse longtemps privilégiée par les enquêteurs, qui semblait logique au regard des faits connus.
Mais en écrivant Les Hantés, publié chez Robert Laffont, il a rencontré des proches, des témoins, des personnes qui ont croisé la route de cette famille nantaise en apparence sans histoire. Des dizaines d’entretiens, des centaines d’heures de travail. Et au bout du chemin, une phrase lâchée sur RTL le 17 avril 2026, qui résonne comme une bombe à retardement.
« En rencontrant toutes ces personnes, je me dis que cet homme avait beaucoup de ressources et une très forte personnalité. » Traduit en clair : Philippe Créhange pense désormais que Dupont de Ligonnès avait les moyens — psychologiques, logistiques, humains — de disparaître et de rester caché. Pas de mourir dans un fossé quelque part dans le sud de la France.
Ce basculement n’est pas anodin. Un journaliste qui passe des mois sur un dossier, qui rencontre l’entourage du suspect, et qui finit par admettre publiquement que la thèse du suicide ne tient plus — c’est un signal que même les spécialistes de l’affaire ne peuvent pas ignorer. Mais qu’est-ce qui l’a fait changer d’avis, concrètement ?
Le choc de la maison de Nantes
Pour comprendre l’obsession de Philippe Créhange, il faut revenir à un moment précis. Le journaliste s’est rendu devant la maison du boulevard Robert-Schuman, à Nantes. Celle-là même où les corps d’Agnès Dupont de Ligonnès et de leurs quatre enfants ont été retrouvés enterrés sous la terrasse, enveloppés dans des draps et de la chaux.
« Je suis resté quelques minutes sur le perron de cette maison, qui ont fait l’effet d’une bombe émotionnelle », raconte-t-il. Un lieu qui, quinze ans après, conserve une charge que les mots peinent à décrire. Plusieurs enquêteurs ayant travaillé sur les éléments de l’affaire ont décrit la même sensation.
C’est à partir de ce moment-là que le dossier l’a, selon ses propres mots, « totalement habité ». Des nuits entières à retourner les pièces du puzzle, à chercher ce qui cloche dans le récit officiel. Car si Xavier Dupont de Ligonnès est mort, pourquoi n’a-t-on jamais retrouvé son corps ? Pourquoi ses empreintes ADN n’ont-elles été associées à aucune dépouille, nulle part dans le monde, en quinze ans ?
Le profil du suspect, tel qu’il émerge des témoignages, dessine un homme méticuleux. Quelqu’un qui planifiait longtemps à l’avance, qui cloisonnait sa vie, qui maîtrisait l’art de la double existence. Un profil qui, pour Créhange, colle davantage avec une fuite organisée qu’avec un suicide impulsif. Et c’est précisément ce profil qui rend une piste américaine aussi troublante.
Un labrador noir au Texas

Fin mars 2026, un détail a remis l’affaire sous les projecteurs. Le bureau du shérif du comté de Brewster, au Texas, a publié un appel à témoins concernant une possible apparition de Xavier Dupont de Ligonnès en 2020. L’homme aurait été aperçu accompagné d’« un labrador noir ».
Le comté de Brewster, pour ceux qui ne visualisent pas, c’est le Far West au sens littéral. Des étendues désertiques, une densité de population ridicule, le parc national de Big Bend à la frontière mexicaine. Un endroit où disparaître ne relève pas de la fiction — c’est presque une tradition locale.
Ce qui rend cette piste différente des centaines d’autres, c’est un élément que Philippe Créhange souligne : le suspect connaissait bien cette région des États-Unis. Xavier Dupont de Ligonnès avait vécu outre-Atlantique, parlait anglais, avait des contacts sur place. « Une piste qu’il ne faut pas écarter totalement », estime le journaliste, tout en rappelant la prudence nécessaire. Car un signalement au Texas six ans après les faits supposés, c’est aussi le genre de chose qui alimente les faux espoirs.
D’autant que le bilan chiffré de l’enquête a de quoi donner le vertige. Près de 1 800 signalements en quinze ans. Et aucun n’a abouti.
1 800 fantômes et un seul homme
En 2024, le parquet de Nantes communiquait un chiffre vertigineux : plus de 1 750 témoignages exploités, en France comme à l’étranger. Des gens convaincus d’avoir croisé le fugitif dans un supermarché à Montpellier, dans un monastère en Italie, dans une rue de plusieurs pays européens. Un candidat de L’Amour est dans le pré a même affirmé l’avoir reconnu dans le Doubs.
Chaque signalement suit le même schéma : un visage qui ressemble, une silhouette qui correspond, un détail qui « colle ». Puis l’enquête vérifie, et l’espoir retombe. On se souvient de l’épisode de 2019 à l’aéroport de Glasgow, où un homme avait été arrêté parce qu’il ressemblait au fugitif. Résultat : ce n’était pas lui. La déception avait été à la mesure de l’emballement médiatique.
Pour certains, Xavier Dupont de Ligonnès est devenu « une sorte de mirage », selon les mots de Philippe Créhange. Un homme que tout le monde cherche, que tout le monde croit voir, mais que personne n’attrape. La France entière projette son visage sur des inconnus depuis quinze ans. C’est un phénomène psychologique bien documenté — les enquêteurs appellent ça le « biais de confirmation ».
Mais le journaliste, lui, refuse de ranger cette affaire au rayon des mystères sans solution. Et il n’est pas le seul à maintenir la flamme allumée. Un expert psychiatre avait déjà émis une théorie troublante sur la survie du suspect. Sa sœur, de son côté, a évoqué publiquement le dernier message vocal laissé par Xavier avant sa disparition.
Ce que les « ressources » de Dupont de Ligonnès changent à l’enquête

Quand Philippe Créhange parle de « ressources », le mot n’est pas choisi au hasard. Il ne parle pas seulement d’argent — même si la question financière reste centrale. Il parle d’un réseau. De contacts. D’une capacité à manipuler, à convaincre, à obtenir de l’aide.
Plusieurs proches du suspect ont décrit un homme au charisme magnétique. Quelqu’un qui savait se rendre indispensable, qui inspirait confiance, qui pouvait demander n’importe quoi à n’importe qui. Le genre de personne qui, si elle décide de disparaître, ne le fait pas seule. Des amis ont pris la parole ces dernières années pour livrer leur version des faits.
La thèse de la fuite organisée suppose un ou plusieurs complices. Quelqu’un qui aurait fourni de faux papiers, un véhicule, un hébergement. Quelqu’un qui, quinze ans plus tard, garderait le silence. C’est la partie la plus difficile à avaler. Mais c’est aussi ce qui rend l’hypothèse du suicide assisté — un scénario évoqué par certains — tout aussi plausible.
Une chose est certaine : l’affaire a récemment connu un nouveau rebondissement inattendu qui a relancé l’intérêt des enquêteurs. Et son testament contenait une phrase qui, relue aujourd’hui, prend une dimension troublante.
Mirage collectif ou fuite réussie ?
Quinze ans. C’est le temps qu’il a fallu à D.B. Cooper, le pirate de l’air américain, pour devenir un mythe. Xavier Dupont de Ligonnès est en train de suivre la même trajectoire. Avec une différence de taille : Cooper n’avait tué personne. Ligonnès, lui, est accusé d’avoir assassiné cinq membres de sa propre famille.
Le dossier judiciaire reste ouvert. La prescription pour meurtre en France est de vingt ans. Il reste donc cinq ans pour que la justice tranche — dans un sens ou dans l’autre. Cinq ans pendant lesquels chaque nouveau témoignage, chaque piste, chaque livre viendra alimenter le débat.
Philippe Créhange, lui, ne prétend pas détenir la vérité. Mais il pose une question que personne ne peut balayer d’un revers de main : si cet homme avait réellement « beaucoup de ressources et une très forte personnalité », pourquoi serait-il le genre à mettre fin à ses jours dans un coin perdu ? Un homme qui a planifié cinq meurtres avec une précision chirurgicale, qui a maintenu une façade pendant des semaines, qui a brouillé les pistes avant de s’évaporer — cet homme-là choisit rarement la sortie la plus simple.
La réponse se trouve peut-être au Texas, dans un comté désertique où un homme avec un labrador noir a été aperçu il y a six ans. Ou peut-être nulle part. Peut-être que Xavier Dupont de Ligonnès n’est plus qu’un fantôme — le fantôme le plus recherché de France, que 67 millions de personnes continuent de traquer sans le trouver.