Sophia Chikirou jugée pour un virement de 67 000 € et des chèques volés — mais la plainte a été retirée
Une députée de Paris devant le tribunal pour des faits vieux de sept ans, un virement de plus de 67 000 euros qui n’a jamais abouti, deux chèques volés mais jamais encaissés, et surtout : plus aucun plaignant dans le dossier. Pourtant, le parquet de Paris a décidé de maintenir les poursuites. Voici ce qui se joue ce mardi à la 13e chambre du tribunal judiciaire de Paris.

Le Média, un projet qui a viré au cauchemar
Pour comprendre cette affaire, il faut remonter à 2018. Sophia Chikirou, alors proche conseillère de Jean-Luc Mélenchon, lance Le Média. Le projet se veut ambitieux : une webtélé « humaniste, progressiste, écologique et féministe ». Parmi les cofondateurs, on retrouve notamment Gérard Miller.
Mais en à peine six mois, l’aventure tourne court. Le management est décrit comme agressif, la ligne éditoriale reste floue, et les comptes plongent dans le rouge. Sophia Chikirou, qui a pourtant créé ce média, se retrouve poussée vers la sortie par ses propres associés. Une éviction brutale qui va déclencher une série d’événements que la justice française examine encore aujourd’hui.
67 146,58 euros : la somme qui a tout déclenché
Une fois démise de ses fonctions, Sophia Chikirou estime qu’on lui doit de l’argent. Sa société personnelle, Mediascop, aurait facturé des prestations de conseil au Média. Montant réclamé : exactement 67 146,58 euros. Pour elle, c’est un simple règlement de facture. Pour l’accusation, c’est le début d’une tentative d’escroquerie.

La séquence que décrit le parquet ressemble presque à un scénario de film. Premier acte : Chikirou envoie un mail à la banque du Média pour ordonner un virement vers le compte de Mediascop. Problème : le compte n’est pas suffisamment approvisionné. Le virement échoue.
Deuxième acte : le lendemain, elle se rend en personne à l’agence bancaire. Mais entre-temps, quelqu’un a prévenu le conseiller bancaire. Sophia Chikirou n’est plus la représentante légale du Média. Le conseiller refuse d’exécuter le virement. Nouvelle impasse, et un dossier qui commence à prendre une tournure judiciaire bien différente de ce qu’on observe dans d’autres affaires financières impliquant des personnalités.
La scène des cartons et les chèques disparus
Troisième acte, et pas le moins rocambolesque. Toujours selon l’accusation, Sophia Chikirou quitte l’agence bancaire, prend un VTC et file directement dans les locaux du Média. Nous sommes fin juillet 2018. Les bureaux sont vides — c’est l’été. Elle rassemble ses affaires, fait ses cartons et s’en va.
Quand la nouvelle direction revient fin août, elle découvre que deux chèques ont disparu. Ces chèques ne seront jamais encaissés. Mais leur disparition suffit à alimenter un second chef d’accusation : le vol. C’est d’ailleurs en partie pour pouvoir faire opposition sur ces chèques que Le Média dépose plainte.
Un détail important : juridiquement, le fait que Sophia Chikirou n’ait pas réussi à obtenir l’argent ne change rien. L’article 121-5 du Code pénal est très clair sur ce point. Une tentative est constituée dès lors qu’il y a eu « commencement d’exécution » et que l’échec résulte de « circonstances indépendantes de la volonté de l’auteur ». Or ici, c’est bien le compte vide et le refus du banquier qui ont fait capoter le virement — pas un renoncement volontaire de Chikirou.
La hache de guerre enterrée… mais pas pour le parquet
C’est là que l’affaire prend un tournant inattendu. En 2021, après trois ans de tensions, Le Média et Sophia Chikirou trouvent un terrain d’entente. Les deux parties retirent mutuellement leurs plaintes et concluent un accord financier. Les fameux 67 000 euros sont intégrés dans cet arrangement. Fin de l’histoire ? Pas du tout.

Le parquet de Paris décide de poursuivre malgré le retrait de plainte. C’est son droit : en matière pénale, le ministère public peut engager des poursuites indépendamment de la volonté de la victime. Si les faits constituent une infraction, l’État peut estimer que l’ordre public a été troublé. C’est exactement ce raisonnement qui a conduit à la citation directe de Sophia Chikirou devant la 13e chambre. Résultat : ce mardi, il n’y aura aucune partie civile dans la salle. Mais la députée fait face à la justice seule contre le parquet.
Cinq ans de prison encourus et une défense politique
Les peines encourues donnent le vertige. La tentative d’escroquerie, au sens de l’article 313-1 du Code pénal, est punie comme l’escroquerie elle-même : cinq ans de prison et 375 000 euros d’amende. Pour une affaire où personne ne réclame plus rien, le contraste est saisissant.
Sophia Chikirou, elle, n’a jamais caché son interprétation des événements. Début janvier, quand l’AFP avait révélé son renvoi devant le tribunal, elle avait réagi sur le réseau social X. Son message était sans ambiguïté : « Le parquet de Paris décide de me faire un procès en pleine campagne municipale au sujet d’une histoire datant de 2018 qui relève d’un différend commercial entre deux sociétés. » Elle ajoutait : « C’est un procès décidé par le ministère public pour une affaire où il n’y a aucun plaignant ni préjudice ! L’affaire est éminemment politique et n’a pour but que de salir et gêner ma campagne. »
Car entre 2018 et aujourd’hui, le parcours de Chikirou a bien changé. Elle est devenue députée LFI de Paris et s’est lancée dans la course aux municipales parisiennes. Le calendrier du procès — en pleine campagne — alimente sa thèse d’un acharnement politique. Un schéma que d’autres élus de la France Insoumise connaissent bien, à des degrés divers.
Un procès sans victime, mais lourd de conséquences
C’est toute la singularité de ce dossier. D’un côté, des faits précis et documentés : un mail envoyé à une banque, une visite en agence, des chèques disparus. De l’autre, un accord à l’amiable conclu depuis quatre ans, plus aucune partie civile, et une députée en exercice qui dénonce un procès politique.
Me Dominique Tricaud, avocat de Sophia Chikirou, a confirmé à BFMTV que sa cliente sera bien présente à l’audience de ce mardi 13h30. Une comparution qui sera scrutée de près, tant par le monde politique que par les observateurs judiciaires. Car au-delà du cas Chikirou, c’est la question du pouvoir du parquet qui se pose : jusqu’où l’État doit-il poursuivre quand la victime elle-même a tourné la page ?
La décision de la 13e chambre du tribunal judiciaire de Paris pourrait bien faire jurisprudence. Ou, à tout le moins, alimenter un débat qui dépasse largement les murs du palais de justice. D’autant que dans le paysage politique actuel, entre les élus confrontés à la justice et les personnalités mises en examen, les Français suivent ces affaires avec une attention croissante.