1 142 km en ligne droite à travers la France, sans GPS : le défi fou de trois athlètes à vélo
Imaginez un couloir de quatre kilomètres de large, tracé en ligne (presque) droite entre Strasbourg et la pointe du Finistère. Maintenant, imaginez trois gars qui décident de le parcourir intégralement à vélo, sans jamais allumer un GPS. 1 142 kilomètres, sept jours, 97 cartes papier. Et quelques autoroutes à franchir au passage. Bienvenue dans le projet le plus dingue de ce printemps 2026.
Strasbourg – Finistère : le tracé que même Google Maps n’oserait proposer

Le 31 mars 2026, Fleury Roux, Pierre Martinez et Raphaël Masliah enfourchent leurs vélos à Erstein, petite commune alsacienne à quelques kilomètres au sud de Strasbourg. Leur objectif : atteindre la pointe de Corsen, dans le Finistère, le point le plus à l’ouest de la France métropolitaine. Pas par la route la plus rapide, ni la plus logique. Par la plus droite possible.
Concrètement, les trois compères se sont imposé de rester dans un corridor de seulement quatre kilomètres de large sur l’intégralité du parcours. Quatre kilomètres, c’est à peine la largeur d’une petite ville. Sur 1 142 bornes. Le moindre écart, et c’est la règle qui saute. Pour se repérer, zéro technologie : ni GPS, ni smartphone, ni application de navigation. Juste des cartes papier — 97 au total, toutes au format A3, imprimées avant le départ.
On est loin des mésaventures de ceux qui suivent aveuglément leur GPS et finissent dans la mer. Ici, c’est tout l’inverse : la carte est reine, et l’instinct fait le reste. Mais quand la ligne droite passe par des obstacles que la géographie n’a pas prévus, les choses se corsent sérieusement.
Rivières à la nage, autoroutes à franchir : les obstacles d’une ligne « imparfaite »
Fleury Roux le reconnaît lui-même : la trajectoire est « imparfaite ». Difficile de faire autrement quand on refuse tout détour. Sur leur chemin, les trois athlètes ont dû franchir une rivière à la nage, une autre en kayak, et — détail qui fait doucement halluciner — neuf autoroutes. Oui, neuf. On parle bien de ces rubans de bitume où les voitures filent à 130 km/h et où les piétons n’ont absolument rien à faire.
Au total, le trio a cumulé 12 630 mètres de dénivelé positif. Pour donner une idée, c’est l’équivalent d’un aller-retour et demi au sommet du Mont-Blanc — sauf qu’ici, ce dénivelé est réparti sur des centaines de montées et descentes à travers la campagne française. Le tout représente 64 heures d’activité physique, soit environ neuf heures par jour pendant une semaine. Principalement à vélo, mais pas que.
Le 7 avril, après sept jours d’effort, les trois compères posent enfin le pied à la pointe de Corsen. La ligne est bouclée. Mais pour Fleury Roux, ce genre de défi n’est pas exactement une nouveauté. Et la version « est-ouest » n’était même pas la plus difficile.
Un an plus tôt, ils avaient déjà tracé la France du sud au nord

En avril 2025, presque jour pour jour, Fleury Roux et Pierre Martinez avaient déjà fait parler d’eux avec un premier projet encore plus ambitieux. Le concept : relier le Puig de Coma Negra, point le plus méridional de la France à la frontière espagnole, à la plage de Bray-Dunes, dans les Hauts-de-France — le point le plus septentrional du pays. Toujours en ligne droite.
Ce premier tracé était autrement costaud : 1 334 kilomètres et 23 400 mètres de dénivelé positif. Onze jours de voyage, à vélo, en courant et même en canoë. Quand on sait qu’un adolescent de 16 ans peut gravir le Mont-Blanc avec de la détermination, on comprend que ces trois-là jouent dans une catégorie à part.
Pour l’édition 2026, le duo historique a accueilli un troisième membre : Raphaël Masliah. Et ce n’est pas n’importe qui. Champion de course d’orientation originaire de la Drôme, Masliah est l’arme secrète idéale pour un défi où la navigation à l’ancienne fait toute la différence.
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Fleury Roux, le « camera runner » qui collectionne les défis impossibles
Si vous ne connaissez pas encore Fleury Roux, c’est peut-être parce que son métier est de rester derrière la caméra. Accompagnateur en montagne et « camera runner » — il court aux côtés des trailers pour filmer les courses en direct —, ce natif de la Loire installé à Annecy passe sa vie entre les sentiers des Alpes et les sommets enneigés de la région grenobloise.
Sur Strava, ses activités racontent une vie de dingue : des sessions d’exercice enchaînées à un rythme que peu de professionnels pourraient suivre. Mais c’est sur ses réseaux sociaux que l’aventure prend une autre dimension. Chaque jour de la traversée, Fleury a documenté le périple en temps réel, partageant les galères et les victoires avec sa communauté.
D’ailleurs, la traversée a commencé sous les pires auspices. Dès le jour 1, alors que Fleury était encore « affaibli par un virus », le trio a eu droit au grand chelem météo : neige, vent, pluie et soleil, le tout en l’espace de quelques heures. De quoi décourager n’importe qui. Sauf eux. Ce qui rend cette position sur Strava d’autant plus parlante — on pense d’ailleurs à cet officier de marine qui avait révélé la position du porte-avions via la même application.
97 cartes A3, zéro satellite : le retour à la navigation brute

Le détail le plus fascinant de cette aventure, c’est peut-être celui-là : 97 cartes papier au format A3. Imprimées, pliées, numérotées, consultées des centaines de fois sous la pluie, dans le vent, les doigts gelés. À une époque où la plupart d’entre nous paniquent quand le GPS les envoie sur une piste de ski, ces trois-là ont fait le choix radical de s’en passer totalement.
L’arrivée de Raphaël Masliah dans l’équipe prend ici tout son sens. Champion de course d’orientation, il est littéralement entraîné à lire un paysage comme d’autres lisent un écran. Identifier un chemin sur une carte topographique, estimer une distance à vue, repérer un point de passage dans un sous-bois — c’est son quotidien de compétiteur.
Sans ce savoir-faire, impossible de maintenir un corridor aussi étroit sur une telle distance. Quatre kilomètres de marge, ça paraît confortable sur le papier. En réalité, quand la ligne droite traverse une forêt dense, longe une zone industrielle ou passe au milieu d’un champ labouré, chaque décision de navigation compte. Un mauvais virage, et on sort du couloir.
La France comme personne ne la voit
Ce qui rend ce type de défi si marquant, au-delà de la performance physique, c’est la façon dont il oblige à redécouvrir le territoire. Quand on trace une ligne droite sur une carte de France, on ne choisit pas les jolis villages ni les endroits magnifiques à découvrir. On tombe sur ce que le hasard géographique impose : des zones pavillonnaires, des friches, des cours d’eau sans pont, des bretelles d’autoroute.
C’est un peu l’anti-voyage. Les pistes cyclables balisées comme la Scandibérique, avec leurs panneaux et leurs points d’intérêt, représentent l’exact opposé de cette philosophie. Ici, pas de balisage, pas de recommandation, pas de point de vue aménagé. Juste la ligne, les cartes et les jambes.
Fleury Roux, Pierre Martinez et Raphaël Masliah ont désormais tracé deux lignes droites à travers la France : une du sud au nord, une d’est en ouest. Il ne manque plus que les diagonales. Et connaissant le trio, on ne serait pas surpris de les voir repartir l’an prochain, 97 nouvelles cartes sous le bras, cap sur un nouveau point cardinal. Le tout sans jamais allumer un seul écran.