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« Accepter l’arme atomique c’est se rendre complice » : Serge Levillayer, militant de 88 ans, nous raconte son éternel combat contre les armes nucléaires

Publié par Camille Lepeintre le 03 Mai 2022 à 7:07
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Alors que la menace nucléaire plane au-dessus de l’Europe depuis l’invasion des Russes en Ukraine, le monde craint une Troisième Guerre mondiale. C’est le cas de Serge Levillayer, 88 ans, fervent défenseur contre l’arme nucléaire depuis plus de 35 ans. Ce natif de Genêts, en Normandie, a été très vite confronté à cette question de l’arme atomique durant l’occupation allemande. Il a raconté son éternel combat au Tribunal Du Net.

Serge Levillayer

Un combat qui a commencé dès l’âge de quatre ans

Né juste avant la Seconde Guerre mondiale, Serge Levillayer a été témoin de la perte de liberté des citoyens sous l’occupation allemande. De nature combatif dès son plus jeune âge, il se souvient de sa première convocation au poste de police de sa commune. Il avait à peine quatre ans : « Je ne voulais pas mettre les guêtres (jambière noire) que ma grand-mère voulait que je porte. J’étais vraiment décidé. J’ai donc résisté, mais elle m’a emmené au poste de police, probablement pour m’impressionner. On disait que j’avais l’esprit de contradiction ». À l’âge de 12 ans, l’enfant devenu adolescent, s’amusait à courir derrière les voitures qui distribuaient des tracts communistes pour les récupérer et les détruire. 

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Son état d’esprit s’explique donc en partie par l’occupation allemande sur le territoire français : « Une expérience certainement qui m’a marqué, c’est celle d’être soumis. Notre famille était divisée entre pro et anti-collaboration avec l’occupant allemand . Nous n’étions pas pour le patriotisme mais pour la liberté. Nos enseignants nous ont présenté la paix comme un horizon et comme un combat » , nous explique-t-il. Un événement historique qui l’a donc façonné et forgé pour l’avenir. Il se souvient d’ailleurs d’une brève altercation avec un soldat Allemand : « Il achetait quelque chose à ma grand-mère, épicière à Genêts. Dans la boutique, je tenais les yeux baissés. Elle m’a dit :  » dis bonjour au monsieur ! » J’ai répondu :  » Je ne dis pas bonjour aux Allemands. » »

Une guerre qui l’a profondément meurtrie

Issu de la tradition chrétienne catholique, il s’est engagé dès l’âge de 19 ans dans la Compagnie de Jésus (congrégation catholique masculine dont les membres sont des clercs réguliers appelés “Jésuites”). Leur moral est de discerner, dans les combats du monde, le bien du mal et d’agir en conséquence. Serge n’y restera pourtant que quatre années avant de s’engager dans l’armée : « J’avais accepté un uniforme (l’uniforme noir des ecclésiastiques), mais j’en étais un peu esclave… J’ai été content d’en endosser un autre parce que j’avais du mal à vivre libre. »

Pourtant, son chemin s’est vu de nouveau obscurci par l’asservissement et il s’est très vite rendu compte qu’il s’était engagé dans une autre forme de prison. « J’ai été envoyé en Algérie, alors que je ne voulais pas tuer. Je ne voulais pas me pervertir dans la richesse, dans les honneurs et dans la médiocrité. »  À son retour de la guerre d’Algérie, son envie de propager l’évangile va l’attirer au Tchad en Afrique centrale, où pendant trois ans, il va choisir de s’accoutumer à un nouveau rythme de vie moins insufflé par la civilisation. S’il revient en France pour se marier avec Françoise, ils repartiront cette fois-ci en Algérie pour deux ans supplémentaires. Fortement résistant et militant contre la décolonisation, il a frôlé la mort à plusieurs reprises. 

Il a été mis en procès pour avoir écrit sur un trottoir

Expulsé du Tchad, ce fervent militant n’a eu d’autres choix que de rester en France et de rejoindre l’Éducation nationale. Installé près de Cherbourg, il décide, dans les années 70, de comparer sa fiche de paye avec des amis à lui. Il va se rendre compte que le mari de l’une de ses collègues qui travaillait alors dans un commissariat à l’énergie atomique, recevait une majoration de 10 % parce qu’il était mis au secret professionnel. Donc, au service de l’armée. Un fait qui l’a mis hors de lui : 

« J’ai voulu marquer ma différence, j’ai donc manifesté mon opinion. J’ai été mis en procès qui a eu des retentissements dans toute la France avec un article dans Le Canard Enchaîné, pour avoir simplement écrit à la craie la phrase de Jean Rostand : ‘Accepter l’arme atomique c’est se rendre complice par négligence ou passivité du plus abominable forfait que l’Homme est jamais prémédité contre l’Homme’ , sur un trottoir devant l’école de Beaumont Hague. Je n’ai pas voulu effacer ce que j’avais écrit, donc ils ont engagé une procédure contre moi. » Si Serge Levillayer n’écopera que d’une amende symbolique de trois francs, un véritable mouvement s’est installé dans différentes régions du pays. En réveillant les consciences, son combat est véritablement né à ce moment-là. La revue écologiste Silence, mentionnera son nom en janvier 2002.

Extrait du journal Silence

Les prémices de son combat contre le nucléaire 

Désormais militant au sein de l’association Abolition des armes nucléaires – Maison de Vigilance, depuis 35 ans, il jeûne devant un poste de commandement atomique quelconque à chaque date de commémoration d’Hiroshima et Nagasaki. Londres, Berlin, en janvier 1995, il a décidé de mettre la barre un peu plus haute. Il s’est engagé dans une marche de la paix à Moscou pour une Europe sans nucléaire. Serge en garde l’un des souvenirs les plus mémorables de sa vie. Parti de Bruxelles, son voyage à pied aura duré en tout neuf mois. S’ils étaient plus d’une vingtaine à se joindre à son groupe chaque jour, seulement deux Français sont allés jusqu’au bout.  

Depuis 17 ans, il continue de se déplacer, tous les premiers vendredis du mois jusqu’à Paris devant le Ministère des Armées, pour manifester et jeûner. « C’est une tradition, un jeûne pour la vie afin d’arrêter la course aux armements, l’empêcher de progresser », explique-t-il. En ce qui concerne la Guerre en Ukraine, véritable menace nucléaire de ces dernières semaines, il se rappelle avoir traversé le pays pendant un mois lors de sa marche jusqu’en Russie. Alors qu’il devrait normalement se déplacer à Vienne, pour la première session du traité de l’interdiction des armes nucléaires, le mois prochain, il est fort en proposition concernant les différents messages qu’il faut écrire sur les banderoles dans l’espoir « que les militaires russes les comprennent. »

Avec huit petits-enfants, Serge Levillayer, a encore de belles choses à leur raconter. Après tout, son combat n’est pas encore terminé.

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