Une fin janvier polaire : -25 degrés en France et la neige en Corse
Dans une Europe déjà en guerre, l’hiver a ouvert l’année 1940 comme un second front. Entre gel durable, neige généralisée et épisodes de verglas, la France a vécu l’un de ses mois de janvier les plus rudes.
Cet hiver-là éclaire aussi une question très actuelle : que deviennent les grands froids dans un pays qui se réchauffe ?
Quand la guerre commence par le gel
À l’automne 1939, la France entre dans ce qu’on appellera la « drôle de guerre ». Le front bouge peu, mais l’attente pèse. Or, dès la fin décembre, un autre adversaire s’impose. Le 30 décembre 1939, les températures s’effondrent brutalement dans l’Est. À Dijon, on passe d’environ -2 °C à -20,4 °C en une journée. À Nancy, le minimum plonge de -6,8 °C à -20,3 °C. L’effet de sidération est immédiat, car le froid arrive vite et dure.
Dans les jours qui suivent, l’air continental envahit le pays. Les fortes gelées marquent le 10 janvier, puis s’étirent jusqu’au 27. Ensuite, le froid revient encore du 10 au 19 février. Autrement dit, l’hiver ne se contente pas d’un coup d’éclat : il s’installe et revient.
Ce contexte compte. La guerre transforme déjà les routines, l’approvisionnement et les déplacements. Ainsi, une vague de froid prolongée frappe une société plus vulnérable qu’en temps de paix.
Une vague de froid « historique » et une France sous la neige
Ce qui distingue janvier 1940, ce n’est pas seulement l’intensité du froid. C’est aussi sa couverture géographique et sa persistance. Les archives historiques citées par l’historien Emmanuel Le Roy Ladurie soulignent que la neige reste souvent au sol entre le 16 et le 27 janvier. Là où elle tient, elle protège une partie des cultures d’hiver. En revanche, ailleurs, le gel « à nu » fait des dégâts.
Les chiffres donnent la mesure. À Nancy, on compte 31 jours de gelées sur le mois. Abbeville en enregistre 30, Beauvais 29, puis Saint-Quentin, Reims et Rouen 28. À Nancy encore, il gèle chaque jour jusqu’au 4 février, avec un minimum relevé à -20,8 °C.
À Paris-Montsouris, la température moyenne de janvier 1940 atteint -2,5 °C. Le Roy Ladurie rappelle que ce mois figure au troisième rang des plus froids observés depuis 1881, derrière le fameux février 1895.
Et les pointes ailleurs ? Des compilations météorologiques disponibles aujourd’hui évoquent des minimales extrêmes autour de -24 °C à Metz et Reims, et des valeurs très basses dans une large moitié nord, avec un record notable à Paris à -14,6 °C le 23 janvier.
Transports, énergie, agriculture : un pays ralenti
En période de guerre, la logistique devient un nerf vital. Or le gel perturbe tout ce qui dépend de la circulation, du rail aux voies d’eau. Même sans « blackout » total, la France se retrouve en mode dégradé : routes plus dangereuses, équipements qui souffrent, retards qui s’empilent.
L’agriculture, elle, paie un prix massif. Le Roy Ladurie explique qu’une part importante des emblavures d’hiver est détruite par le gel, ce qui oblige à resemer au printemps. Le chiffre frappe : 803 000 hectares de froment de printemps en 1940, un record depuis 1886. Dans le même temps, environ 20,1 % des emblavures d’hiver auraient été détruites par le gel. Résultat : une baisse de 30,1 % de la récolte de blé en 1940 par rapport à 1939.
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Ces pertes ne relèvent pas seulement de la météo. Elles se combinent à la guerre, puis aux réquisitions. Ainsi, l’hiver 1939-1940 devient un accélérateur de fragilités : moins de récoltes, plus de tensions, et bientôt des pénuries plus visibles.
Sur le front, l’hiver impose sa loi
Le froid ne touche pas que les civils. Sur les positions, l’humidité et le gel fatiguent les corps et le matériel. Les armes se grippent plus facilement, les moteurs peinent, et les déplacements deviennent plus lents. Dans les journaux et récits de soldats, on retrouve souvent la même impression : l’attente au froid use autant que l’ennemi.
De plus, l’aviation subit aussi la météo. À très basse température, le givrage et les contraintes techniques se multiplient, tandis que la visibilité se deégrade avec les chutes de neige et les brouillards froids. À l’échelle européenne, le même hiver frappe large. Au Royaume-Uni, la presse a conservé le souvenir d’une « tempête de glace » en janvier 1940, avec de la pluie verglaçante au sud, puis des arbres et des lignes recouverts d’une épaisse couche de glace, ajoutant aux difficultés du temps de guerre.
Même les statistiques climatiques britanniques gardent une trace nette de ce mois hors norme, avec un mois de janvier 1940 très froid dans les séries centrales anglaises, comparé aux références du XXe siècle.
La tempête de verglas, le piège invisible
Janvier 1940 ne se résume pas à la neige. Le verglas joue un rôle clé, car il paralyse sans spectacle. Le Roy Ladurie décrit un épisode majeur de « chutes importantes et généralisées de verglas » du 26 au 29 janvier. Le phénomène touche les régions situées au nord d’une ligne passant approximativement par Le Havre, Rennes, Tours, Bourges, Saint-Étienne, Dijon et Mulhouse. Puis de nouveaux épisodes, plus modestes, surviennent du 16 au 19 février.
Ce détail est crucial. Le verglas n’est pas qu’un inconfort. Il coupe des communications, bloque des véhicules, et transforme les trottoirs en pièges. Il peut aussi casser des branches, abîmer des câbles, et isoler des communes. En 1940, dans une France moins équipée et déjà mobilisée par la guerre, la marge de manœuvre est faible.
Ainsi, cet hiver agit comme un révélateur : quand le thermomètre reste durablement sous zéro, puis remonte juste assez pour faire tomber de la pluie qui regelera, le danger change de nature.
1940-1942 : trois hivers durs, une séquence rare dans les archives
On oublie souvent un point : janvier 1940 s’insère dans une série. Le Roy Ladurie parle d’un « trio rude » de grands hivers successifs : 1939-1940, 1940-1941, 1941-1942. À Paris-Montsouris, il rappelle des moyennes hivernales très basses et souligne qu’on ne retrouve plus, après 1942, de triennat aussi glacial en Europe occidentale, même si des hivers très froids surviennent encore ponctuellement (1946-1947, 1956, 1962-1963).
Cette perspective change la lecture de 1940. On ne parle pas d’un accident isolé, mais d’une période où la variabilité hivernale européenne produit des épisodes longs et sévères. Autrement dit, l’histoire du climat rappelle que la mémoire météo ne se limite pas à un record : elle raconte des séquences, avec leurs impacts cumulatifs.
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Et c’est précisément ce qui fait écho à notre époque, même si les causes et les tendances de fond ne sont plus les mêmes.
Dérèglement climatique : moins de grands froids, mais pas la fin des vagues de froid
Le point de départ est simple : la France se réchauffe. Donc, en moyenne, les froids extrêmes deviennent moins fréquents et moins intenses. Météo-France souligne que, dans un climat plus chaud, les vagues de froid tendent à se raréfier. Pourtant, elles ne disparaissent pas, car la variabilité naturelle existe toujours et peut encore amener des descentes d’air polaire sur l’Europe.
C’est là que la nuance compte. Dire « il fera moins froid » ne veut pas dire « il ne fera plus jamais très froid ». Même dans un monde plus chaud, un blocage atmosphérique peut canaliser de l’air continental vers la France pendant plusieurs jours. Météo-France rappelle aussi l’importance des grands mécanismes de circulation, comme le jet stream et le vortex polaire, qui pilotent en partie ces échanges entre l’Arctique et les moyennes latitudes.
Autrement dit, un épisode « type 1940 » devient statistiquement moins probable. Cependant, le risque zéro n’existe pas. Et, surtout, l’impact d’un froid même « un peu moins extrême » peut rester élevé si les infrastructures, les réseaux et les chaînes d’approvisionnement sont tendus.
Dérèglement climatique : pourquoi neige lourde, verglas et « yo-yo météo » pourraient gagner du terrain
C’est ici que l’expression « ce genre de chose » prend un autre sens. Le réchauffement ne favorise pas forcément des -20 °C partout. En revanche, il peut rendre certains risques hivernaux plus fréquents ou plus dommageables, selon les régions et les situations.
D’abord, un air plus chaud peut contenir plus de vapeur d’eau. Donc, quand une masse d’air froid est bien présente, les précipitations peuvent devenir plus abondantes. Cela peut donner de grosses chutes de neige, mais souvent plus lourdes et plus humides, ce qui accroît les risques de casse d’arbres et de dégâts sur les réseaux.
Ensuite, le verglas pourrait devenir un enjeu plus fréquent dans des scénarios où l’on oscille autour de 0 °C. Si l’air se radoucit en altitude mais que le sol reste froid, la pluie peut geler au contact. Ce mécanisme de pluie verglaçante dépend justement de ces « zones limites », et le dérèglement climatique peut multiplier les situations de contraste, avec des bascules rapides entre gel, dégel et regel.
Enfin, beaucoup d’observateurs parlent d’un « yo-yo météo » : des séquences plus contrastées, où l’on passe d’un flux doux et humide à une poussée froide, puis à un redoux pluvieux. L’IPCC décrit ce contexte général d’extrêmes plus marqués pour plusieurs types d’événements, tandis que la dynamique hivernale reste pilotée par la circulation atmosphérique.
C’est donc là que l’histoire de 1940 devient utile. Non pas pour annoncer le retour mécanique des hivers d’antan, mais pour rappeler comment une combinaison froid durable + neige + verglas peut fragiliser un pays. Et comment, demain, des épisodes moins froids mais plus humides et plus instables pourraient produire des impacts comparables, autrement.
Conclusion : se souvenir de 1940 pour mieux se préparer
Janvier 1940 raconte un hiver qui a figé la France au pire moment, quand la guerre rendait tout plus difficile. Il raconte aussi la brutalité d’un froid durable, et la dangerosité particulière du verglas. Aujourd’hui, le réchauffement rend les grands froids moins probables. Pourtant, il ne supprime ni les descentes d’air froid, ni les hivers chaotiques. Au contraire, il peut renforcer certains risques, comme la pluie verglaçante ou les neiges lourdes, en jouant sur l’humidité et les contrastes.
L’enseignement le plus solide reste donc pratique : un pays moderne dépend de réseaux. Et un épisode hivernal, même « moins extrême » qu’en 1940, peut devenir majeur s’il arrive au mauvais moment. La mémoire climatique ne sert pas à dramatiser. Elle sert à anticiper.
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