Santé mentale : pourquoi écouter ses émotions n’est pas toujours la meilleure solution
Nous vivons dans une culture qui valorise l’instant, l’intuition et le “ressenti” comme s’ils étaient infaillibles. Pourtant, ignorer ses émotions n’a rien d’un geste froid : c’est souvent une façon de reprendre le volant quand l’esprit est en mode alarme. Nos sentiments sont utiles, mais ils ne décrivent pas toujours la réalité, et encore moins la meilleure décision à prendre.
En hiver, quand la fatigue et la grisaille accentuent la nervosité et le risque de burn-out, tout paraît plus urgent, plus personnel, plus lourd. Or, la psychologie le rappelle : une émotion intense n’est pas une preuve, c’est un signal… parfois brouillé. Apprendre à la traiter comme une information, pas comme un ordre, change beaucoup de choses.
L’intuition n’est pas un sixième sens : c’est souvent un raccourci
On confond facilement “instinct” et vérité. Dans la plupart des cas, ce qu’on appelle intuition ressemble plutôt à une décision rapide produite par des automatismes, des habitudes, des souvenirs, ou un biais de jugement. C’est un trait que l’on retrouve souvent dans les forces mentales de la génération 60–70 par exemple. Les travaux sur les heuristiques et biais montrent justement à quel point le cerveau adore les raccourcis, même quand ils l’emmènent à côté de la plaque, comme l’a exposé Daniel Kahneman dans ses conférences et écrits sur le jugement intuitif.
Sous pression, ce mode rapide s’emballe. Un message vu sans réponse devient un rejet certain, un silence au travail se transforme en menace, un petit symptôme physique se change en catastrophe. L’émotion donne de la vitesse, mais elle ne garantit pas la direction.
À ce moment-là, ignorer ses émotions ne veut pas dire “faire comme si on ne ressentait rien”. Cela revient plutôt à se dire : “ok, je ressens ça, mais je vais vérifier avant d’agir”.
Quand la peur se fait passer pour de l’intuition
La peur est une excellente comédienne. Elle peut se déguiser en prudence (“n’y va pas, tu le sens mal”), en lucidité (“tu sais très bien que ça va rater”), voire en sagesse (“je préfère écouter mon corps”). En réalité, on peut ressentir une alerte très forte… sans danger réel.
D’ailleurs, quand l’anxiété devient envahissante, elle peut pousser à préférer la solitude sans menace objective et perturber la vie quotidienne, rappelle l’Inserm dans ses contenus de vulgarisation et de “débunkage” sur les troubles anxieux.
Le piège est simple : si vous fuyez à chaque fois que l’alarme sonne, votre cerveau apprend que l’alarme avait raison. Résultat, elle se déclenche encore plus vite la prochaine fois.
“Je le sens” n’est pas un argument : vos émotions ne sont pas des faits
Une émotion dit quelque chose, mais pas forcément la vérité sur la situation. Elle peut signaler un besoin (sécurité, reconnaissance, repos), une blessure ancienne réactivée, ou une interprétation biaisée. Ce n’est pas une faute morale : c’est un fonctionnement humain que partagent toutes les personnes.
En thérapie cognitive et comportementale (TCC/CBT), on insiste justement sur le lien entre pensées, émotions et comportements, et sur le fait que la perception d’une situation pèse souvent plus lourd que la situation elle-même. Le Beck Institute, référence internationale de la TCC, résume ce principe en expliquant que la manière dont on interprète un événement influence directement la réaction émotionnelle et comportementale.
Autrement dit, vous pouvez vous sentir en danger… parce que votre cerveau a raconté une histoire de danger. Tant que l’histoire n’est pas interrogée, l’émotion garde le pouvoir.
Le biais de confirmation : quand on “sent” surtout ce qui nous arrange
Quand on est triste, on repère davantage ce qui confirme la tristesse. Quand on est jaloux, on scanne tout ce qui peut prouver une trahison. Et quand on est en colère, on trouve rapidement des raisons d’être en colère, même petites.
Ce mécanisme ne rend pas vos émotions “fausses”, mais il les rend partielles. Dans ces moments-là, se donner un délai avant d’agir est souvent la décision la plus intelligente : pas pour se censurer, mais pour récupérer une vision plus complète. Le simple fait de parler tout seul peut parfois aider à extérioriser ce biais.
À l’échelle du quotidien, ça peut être aussi concret que “je n’envoie pas ce message maintenant” ou “je ne prends pas cette décision ce soir”. La tempête émotionnelle passe plus vite qu’on ne le croit, surtout si on évite de l’alimenter.
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La stratégie contre-intuitive : agir malgré l’envie… et aller mieux après
Il y a une idée qui surprend beaucoup de monde : la motivation ne précède pas toujours l’action. Dans la vraie vie, c’est souvent l’inverse. On agit d’abord, puis le cerveau s’ajuste, et la motivation arrive parce que quelque chose a bougé. On sait d’ailleurs que ne rien faire booste votre productivité sur le long terme.
C’est exactement ce qui se joue quand vous choisissez l’inconfort utile. Aller marcher alors que vous ruminez, appeler un proche alors que vous vous repliez, travailler vingt minutes alors que vous procrastinez : ce sont de petits contre-pieds, mais ils changent la trajectoire.
On le voit aussi dans la régulation émotionnelle : certaines stratégies sont plus efficaces quand elles interviennent “en amont” (avant que l’émotion explose). Les travaux de James Gross sur les processus de régulation émotionnelle et ses recherches avec Oliver John ont notamment distingué des approches comme la réévaluation cognitive (reappraisal) et la suppression expressive, avec des effets différents sur le bien-être.
Observer sans se noyer : créer un espace entre “je ressens” et “je fais”
Une compétence simple, mais puissante, consiste à décrire l’émotion au lieu de s’y confondre. Dire “je ressens une montée d’angoisse” n’a pas le même effet que “je vais faire une crise”. Cette petite distance redonne des options.
Certaines approches comme l’Acceptance and Commitment Therapy (ACT) parlent de “défusion” : voir ses pensées comme des événements mentaux plutôt que comme des ordres. Même sans jargon, l’idée est claire : vous pouvez entendre votre cerveau crier, sans lui obéir.
C’est souvent ici que ignorer ses émotions prend son vrai sens. Vous ne niez pas la peur, vous refusez qu’elle gouverne.
L’équilibre qui marche : écouter, trier, décider
Le but n’est pas de devenir un robot. Une émotion peut être un excellent signal : un malaise persistant dans une relation, une colère qui révèle une limite dépassée, une tristesse qui indique un manque. Mais pour qu’elle soit utile, il faut la traiter comme un messager, pas comme un chef.
Un bon test consiste à se demander si l’émotion est proportionnée, si elle sera encore pertinente dans trois jours, et si elle parle du présent ou d’une vieille histoire. Quand la réponse est floue, mieux vaut temporiser.
À l’inverse, un signal émotionnel “fiable” est souvent moins hystérique qu’on l’imagine. Il revient, il insiste, il s’exprime de façon régulière, et il se clarifie quand vous prenez du recul, pas quand vous vous agitez.
Retenez cette simple règle
“Écouter son cœur” peut être beau… mais dangereux quand on le prend au pied de la lettre. Dans la vraie vie, les émotions sont parfois des sirènes : elles crient fort, elles veulent une action immédiate, et elles se trompent sur la menace. Apprendre à les entendre sans leur laisser le dernier mot, c’est une forme de maturité, pas une trahison de soi.
Si vous cherchez une règle simple, gardez celle-ci : accueillez ce que vous ressentez, vérifiez ce que ça raconte, puis choisissez votre acte en fonction de vos valeurs et de vos objectifs. Parfois, ignorer ses émotions est exactement ce qui permet d’aller mieux.
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