Maladie de Charcot : les troubles du sommeil sont un indicateur à surveiller selon les experts
Chez certaines personnes, la sclérose latérale amyotrophique (SLA), dite maladie de Charcot, ne commencerait pas seulement dans les muscles. Des équipes de l’Inserm et de l’Université de Strasbourg décrivent des altérations du sommeil visibles très tôt. Parfois plusieurs années avant les premiers troubles moteurs.
Mieux comprendre ce signal discret pourrait, à terme, aider à diagnostiquer plus tôt et à tester une stratégie thérapeutique inattendue. Agir sur l’oréxine, un système clé de l’éveil.
Une maladie du motoneurone… avec des signes qui dépassent la motricité
La SLA est une maladie neurodégénérative rare et sévère. Elle détruit progressivement les motoneurones. Ces cellules nerveuses qui transmettent les ordres de mouvement depuis le cerveau et la moelle épinière vers les muscles. À mesure que ces neurones disparaissent, les muscles s’atrophient, la force diminue et la paralysie progresse. Lorsque les muscles respiratoires sont atteints, la ventilation devient insuffisante et le risque vital augmente.
La trajectoire reste très variable d’un patient à l’autre. Néanmoins, les données de référence rappellent une évolution souvent rapide. Avec un décès fréquemment lié à l’insuffisance respiratoire en quelques années. Orphanet, base de référence sur les maladies rares, situe l’ordre de grandeur autour de deux à trois ans. Pour certaines formes bulbaire. Et plutôt trois à cinq ans pour beaucoup de formes débutant aux membres.
Depuis quelques années, la recherche insiste sur un point : la maladie de Charcot n’est pas qu’une “maladie des muscles”. Elle s’accompagne parfois de symptômes dits non moteurs. Comme des troubles cognitifs, des changements de comportement, une perte de poids. Ou des perturbations de certaines fonctions automatiques. Ce cadre élargi compte, car il suggère que le cerveau. Et pas seulement la moelle épinière, peut être impliqué très tôt dans la maladie.
Pourquoi le sommeil est un indicateur stratégique dans la SLA
Le sommeil est une fonction fragile, car il dépend d’un équilibre fin entre respiration, douleur, mobilité, anxiété et rythmes biologiques. Chez les patients atteints de SLA, les troubles nocturnes ont longtemps été interprétés comme une conséquence logique de la maladie. Crampes, spasticité, immobilité, difficultés à changer de position, hypersalivation, anxiété. Puis surtout faiblesse des muscles respiratoires. Cette faiblesse peut provoquer une hypoventilation nocturne, une hausse du CO₂ pendant la nuit, des micro-éveils, des cauchemars. Des réveils avec sensation d’étouffement, et une somnolence diurne.
Dans ce contexte, la ventilation non invasive (VNI), via un masque, n’est pas qu’un “confort”. Elle peut améliorer l’oxygénation nocturne, réduire l’hypercapnie, restaurer une partie de l’architecture du sommeil. Et, dans de nombreuses études, prolonger la survie et améliorer la qualité de vie.
Le problème, c’est que cette lecture “tout vient de la respiration” ne colle pas toujours aux observations. Certains patients rapportent une fatigue diurne, un sommeil haché ou un réveil non récupérateur. Avant que les tests respiratoires ne s’altèrent franchement. C’est précisément ce décalage qui a poussé des chercheurs à regarder le sommeil non plus comme une conséquence. Mais comme un possible marqueur précoce.
Ce que montre l’étude de Strasbourg : un sommeil plus fragmenté, parfois avant les signes respiratoires
Dans Science Translational Medicine, l’équipe pilotée à Strasbourg décrit des altérations du sommeil chez des patients à des stades précoces. Y compris sans hypercapnie (donc sans signe biologique clair d’hypoventilation). Les chercheurs ont aussi étudié des personnes dites pré-symptomatiques. Porteuses de mutations connues pour augmenter fortement le risque de SLA, notamment C9ORF72 et SOD1.
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Le cœur du résultat est simple à formuler, mais important : par rapport à des témoins, ces participants présentent davantage de temps d’éveil et moins de sommeil non paradoxal (NREM), ce qui revient, concrètement, à un sommeil moins stable et moins profond. L’idée d’une anomalie “en amont” des symptômes moteurs est renforcée par la présence de signaux similaires chez les porteurs de mutations avant toute plainte motrice.
Un deuxième niveau de lecture, plus neurophysiologique, concerne la “microarchitecture” du sommeil. Des travaux connexes, publiés dans le Journal of Clinical Investigation, rapportent une baisse de marqueurs électroencéphalographiques typiques du sommeil réparateur, comme les fuseaux de sommeil, les oscillations lentes et les complexes K, et montrent que ces altérations peuvent être diffuses, sur de nombreuses régions du cerveau. Fait notable, ces paramètres sont associés à des performances cognitives dans les cohortes étudiées, ce qui relie le sommeil à des fonctions cérébrales mesurables.
Attention, toutefois, à ce que la science permet de conclure aujourd’hui. Dire que ces troubles apparaissent “trois à cinq ans avant” relève d’une estimation issue de cohortes spécifiques et d’une logique de trajectoire. Cela ne signifie pas qu’un mauvais dormeur développera une SLA. En revanche, cela suggère qu’au sein de populations à risque ou déjà suivies, un signal de sommeil pourrait s’ajouter aux outils de surveillance.
Orexine, hypothalamus : quand les circuits de l’éveil s’emballent
Pourquoi le sommeil serait-il touché si tôt ? L’étude pointe une région clé : l’hypothalamus, qui orchestre l’éveil, l’appétit, la température et des signaux hormonaux. Dans cette zone, les neurones à orexine (aussi appelée hypocretine) jouent un rôle central pour stabiliser l’état d’éveil. Quand ce système est déficitaire, on observe l’inverse : une somnolence incontrôlable, comme dans la narcolepsie de type 1, où la perte de neurones à orexine est un mécanisme majeur.
Dans la SLA, l’hypothèse n’est pas un manque d’orexine, mais un déséquilibre des circuits hypothalamiques qui rend l’alternance veille-sommeil moins stable. Les auteurs décrivent, dans des modèles murins de SLA, des anomalies de signalisation impliquant l’orexine et d’autres populations neuronales de l’hypothalamus, dont celles liées au peptide MCH (melanin-concentrating hormone), plutôt associé à des états de sommeil. Dans ce scénario, la “pression d’éveil” resterait trop forte, fragmentant le sommeil et réduisant le temps passé dans les phases profondes.
Ce point change l’angle : si une partie du problème se situe dans des circuits cérébraux du sommeil, alors la plainte “je dors mal” n’est plus seulement une conséquence de la faiblesse musculaire. Elle devient un symptôme potentiellement informatif sur la physiopathologie de la maladie.
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Un somnifère pas comme les autres : la piste des antagonistes de l’orexine
Pour tester cette idée, les chercheurs ont utilisé une classe de médicaments déjà connue en médecine du sommeil : les antagonistes des récepteurs de l’orexine. Contrairement aux hypnotiques classiques qui agissent via le GABA, ces molécules atténuent surtout le signal d’éveil porté par l’orexine. C’est une logique de “frein sur la veille” plutôt qu’un “coup de massue sédatif”. Le suvorexant, par exemple, est un antagoniste dual des récepteurs OX1 et OX2, approuvé aux États-Unis pour traiter l’insomnie.
Dans les modèles murins de SLA décrits par l’équipe, l’inhibition de l’orexine restaure rapidement le sommeil. Plus intéressant encore, après une courte période de traitement, les auteurs rapportent une préservation des motoneurones chez les souris, ce qui suggère un lien possible entre qualité du sommeil et dynamique neurodégénérative. À ce stade, il s’agit d’un résultat préclinique, donc insuffisant pour parler de bénéfice chez l’humain, mais assez solide pour justifier un essai.
C’est là que l’annonce devient concrète : selon l’Inserm et l’Université de Strasbourg, un essai clinique pilote de phase II est engagé pour évaluer chez des patients si la restauration du sommeil via cette voie peut influencer des marqueurs de progression. Les critères, la durée et les résultats restent à attendre. Il faut aussi rappeler une prudence clinique : dans les maladies avec insuffisance respiratoire, toute molécule agissant sur le sommeil doit être testée de façon encadrée, car le risque n’est jamais seulement “dormir plus”, mais de dormir en ventilant moins bien.
Surveiller le sommeil : une mesure simple, mais pas un test miracle
Faut-il, dès aujourd’hui, “dépister la SLA” avec une polysomnographie ? Non, et pour une raison simple : les troubles du sommeil sont fréquents dans la population générale et ne sont pas spécifiques. Un sommeil fragmenté peut venir du stress, de l’alcool, d’un syndrome d’apnées, d’un trouble des jambes sans repos, d’un rythme décalé, ou de douleurs banales.
En revanche, dans la SLA, le sommeil mérite d’être documenté tôt, car c’est une zone d’action immédiate sur la qualité de vie. Les médecins surveillent déjà des signaux comme la somnolence diurne, les réveils avec maux de tête, les cauchemars, l’orthopnée, les réveils en sursaut, ou les pauses respiratoires rapportées par l’entourage. Lorsque des indices respiratoires apparaissent, la VNI peut améliorer à la fois le confort nocturne et des paramètres physiologiques clés.
Le scénario le plus prometteur, côté recherche, serait un usage du sommeil comme biomarqueur de suivi : détecter des changements subtils chez des personnes à risque génétique, ou mesurer l’effet d’un traitement sur des signatures EEG robustes (fuseaux, oscillations lentes, stabilité du NREM). On n’en est pas encore à la consultation “un mauvais sommeil = une SLA”, mais on s’approche d’une médecine où le sommeil devient un indicateur neurologique, au même titre que la marche, la force ou la fonction respiratoire.
Le sommeil, nouvelle fenêtre sur les débuts de la SLA
La maladie de Charcot reste aujourd’hui incurable, et la vitesse de progression rend chaque piste précieuse. En montrant que le sommeil peut être altéré très tôt, y compris avant des signes respiratoires évidents, les équipes de Strasbourg déplacent la chronologie habituelle de la SLA et remettent l’hypothalamus au centre du débat.
Il faut rester prudent : un symptôme précoce n’est pas un outil de dépistage grand public, et un résultat chez la souris n’est pas un traitement chez l’humain. Cependant, l’idée est puissante, car elle relie un vécu concret des patients — “je ne récupère plus” — à un mécanisme cérébral testable et, surtout, à un médicament déjà existant. Si les essais cliniques confirment qu’améliorer le sommeil peut ralentir, même modestement, la cascade neurodégénérative, ce serait un changement de paradigme : traiter plus tôt, autrement, et peut-être avant que la perte de motricité ne devienne irréversible.