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« On aurait dû demander… » : Léa Salamé sort du silence sur l’interview Lavrov qui a scandalisé la France

Publié par Gabrielle Nourry le 15 Avr 2026 à 14:16

Depuis le 26 mars dernier, Léa Salamé est dans l’œil du cyclone. L’interview de Sergueï Lavrov, ministre russe des Affaires étrangères, diffusée au 20 heures de France 2, a déclenché une vague de critiques sans précédent contre la journaliste. Accusations de complaisance, de propagande offerte à Moscou en prime time… Les mots étaient durs. Très durs. Et pendant près de trois semaines, la présentatrice n’a rien dit. Jusqu’à ce mardi 14 avril, où elle a finalement brisé le silence — avec un aveu qui en dit long sur les coulisses de cette séquence controversée.

Léa Salamé auditionnée à l’Assemblée nationale lors d’une commission sur l’audiovisuel public (salaire au 20h de France 2)

Trois semaines de silence et une tempête qui ne retombait pas

Tout commence le 26 mars 2026. France 2 diffuse dans son journal de 20 heures un extrait de l’entretien entre Léa Salamé et Sergueï Lavrov. Immédiatement, les réactions fusent. Pas des applaudissements — des tirs à boulets rouges.

Le journaliste Etienne Marcuz est l’un des premiers à dégainer : « Une interview honteuse durant laquelle un ministre d’une puissance adverse peut tranquillement dérouler ses éléments de langage à une heure de grande écoute sur la principale chaîne publique française et presque sans aucune contradiction. » Le ton est donné. Antoine Bonsaz enfonce le clou en qualifiant la séquence de « plateforme offerte à la propagande russe pour dérouler son récit ».

Sur les réseaux sociaux, c’est un déferlement. Des téléspectateurs reprochent à la star du 20 heures de ne pas avoir suffisamment contredit les affirmations du chef de la diplomatie russe. D’autres pointent France Télévisions dans son ensemble, accusant la chaîne publique de naïveté géopolitique en pleine guerre en Ukraine.

Pendant ces trois semaines, Léa Salamé n’a pas répondu publiquement. Pas un communiqué, pas une story Instagram, pas un mot en plateau. Un silence qui, paradoxalement, alimentait encore davantage la polémique. Mais ce 14 avril, le décor a changé.

Ce que Léa Salamé a vraiment reconnu le 14 avril

C’est lors d’une matinée de débats organisée par France Télévisions que la journaliste a pris la parole. Selon l’AFP, qui a rapporté ses déclarations, Léa Salamé a fait une chose rare dans le paysage audiovisuel français : elle a admis un regret.

« Probablement, en 2026, on ne peut pas balancer une interview comme ça sans l’accompagner », a-t-elle déclaré devant l’auditoire. Une phrase simple, directe, qui tranche avec la communication habituellement verrouillée des présentateurs de JT. Elle ne renie pas l’interview. Elle ne s’excuse pas de l’avoir réalisée. Mais elle reconnaît que la mise en contexte a manqué.

Et elle a été précise sur ce qu’il aurait fallu faire. D’abord, inviter Etienne Leenhardt, spécialiste des relations internationales pour le JT de France 2, à venir en plateau pour décrypter et contrebalancer les propos de Lavrov. Ensuite, accompagner la diffusion d’un reportage sur les victimes en Ukraine. Enfin, ajouter un sujet sur la guerre hybride menée par la Russie contre les démocraties occidentales.

Trois mesures concrètes qui, selon elle, auraient permis d’offrir aux téléspectateurs un cadre de lecture complet. « On aurait dû demander à Etienne Leenhardt de venir en plateau », a-t-elle résumé. Un regret de forme, pas de fond — et c’est là que les choses deviennent intéressantes.

« Faut-il donner la parole à des dirigeants qui lancent des guerres ? »

Léa Salamé prend la parole lors d'un débat France Télévisions

Car Léa Salamé n’a pas fait que concéder un défaut d’habillage éditorial. Elle a aussi défendu, fermement, le principe même de cette interview. Et elle a demandé à son auditoire de ne pas « être hypocrite ».

Son argument : « Toutes les rédactions s’arrachent ce type d’entretien. » Et c’est vrai. Obtenir une interview de Sergueï Lavrov, c’est un scoop diplomatique que n’importe quelle chaîne d’info en Europe rêverait de décrocher. La question n’est donc pas de savoir s’il fallait ou non interviewer le ministre russe, mais comment diffuser cette parole sans qu’elle devienne un outil de propagande.

« Faut-il donner la parole à des dirigeants qui lancent des guerres ? Je pense que oui », a-t-elle affirmé. Avant de poser un raisonnement que ses détracteurs auront du mal à ignorer : dans le cas contraire, les démocraties « laisseront à la Russie ou à d’autres le monopole du récit ».

En clair, refuser de tendre le micro à Lavrov, c’est lui laisser le champ libre sur RT, sur Telegram, sur les canaux qu’il contrôle entièrement — sans la moindre question qui dérange. L’argument est recevable. Mais il n’efface pas la critique principale : ce n’est pas l’interview qui pose problème, c’est la façon dont elle a été servie aux téléspectateurs.

Philippe Corbé monte au créneau pour sa collègue

Léa Salamé n’était pas seule dans cette matinée de débats. Philippe Corbé, journaliste de France Télévisions, a volé à son secours avec une formule limpide : « Interroger quelqu’un, ça n’est pas lui offrir une tribune et Léa Salamé ne lui déroule pas le tapis rouge. »

Une défense corporatiste ? Pas uniquement. Corbé touche un point sensible du débat médiatique actuel. Depuis quelques années, une partie du public — et des confrères — considère que tendre un micro à certaines personnalités controversées équivaut à les légitimer. C’est le fameux « no platform », importé du monde anglo-saxon. Une logique que Laurence Ferrari avait aussi commentée à propos des difficultés de Salamé au JT.

Le problème, c’est que cette logique entre en collision frontale avec le métier de journaliste. Interviewer, c’est confronter. C’est poser les questions que le public se pose. C’est mettre l’interviewé face à ses contradictions. Encore faut-il que la contradiction soit visible — et c’est précisément ce qui a manqué le 26 mars selon les critiques.

On se souvient d’ailleurs que ce n’est pas la première fois que Léa Salamé se retrouve sous le feu des critiques. Certaines de ses interventions passées avaient déjà fait réagir, mais jamais avec une telle ampleur. La dimension géopolitique du sujet — la guerre en Ukraine, les relations France-Russie — a transformé une polémique médiatique en débat de société.

Un débat qui dépasse largement le cas Salamé

Réunion de rédaction dans un studio de France Télévisions

Au fond, cette affaire pose une question qui concerne l’ensemble du journalisme télévisé français. Comment traiter la parole des dirigeants autoritaires à l’ère de la désinformation massive ? Diffuser brut, c’est risquer de servir de relais. Ne pas diffuser, c’est laisser le monopole du récit à l’adversaire. L’entre-deux — contextualiser, décrypter, confronter — demande des moyens éditoriaux que les JT, formatés en sujets de 1 min 30, n’ont pas toujours.

Léa Salamé l’a d’ailleurs implicitement reconnu. En listant les trois dispositifs qu’elle aurait dû mettre en place (expert plateau, reportage victimes, sujet guerre hybride), elle dessine ce que serait un « traitement responsable » de ce type d’interview. Un traitement qui, pour un JT de 35 minutes traitant une dizaine de sujets par soir, représente un investissement éditorial conséquent.

C’est aussi un signal envoyé à la direction de France Télévisions. Car les interrogations sur son avenir au 20 heures ne datent pas d’hier. Chaque polémique relance le débat sur la capacité de la journaliste à incarner le rendez-vous d’information le plus regardé du service public.

Reste que cette prise de parole du 14 avril a le mérite de la clarté. Léa Salamé ne se victimise pas, ne rejette pas la faute sur ses équipes, et formule un regret précis et actionnable. Dans un monde médiatique où le réflexe habituel est le silence ou le déni, c’est suffisamment rare pour être noté.

Et maintenant, que se passe-t-il pour le 20 heures ?

La polémique Lavrov va-t-elle laisser des traces durables ? Difficile à dire. Les audiences du 20 heures de France 2, si elles ont été scrutées après l’affaire, n’ont pas montré d’effondrement spectaculaire. Le public du JT est fidèle, par habitude autant que par choix.

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Mais dans les coulisses, les lignes bougent. Des rumeurs sur un possible départ de Léa Salamé circulent régulièrement. D’autres noms sont évoqués pour la rentrée, dans un jeu de chaises musicales qui tient en haleine le petit monde de l’audiovisuel. Anne-Sophie Lapix, qui occupait le fauteuil avant elle, observe sans doute la situation avec un mélange de distance et d’intérêt.

Ce qui est certain, c’est que cette interview Lavrov restera comme un cas d’école. Un rappel que dans le journalisme télévisé, le contenu ne suffit pas : c’est l’écrin qui fait la différence entre une interview éclairante et ce que certains ont qualifié de tribune déguisée. Léa Salamé le sait désormais mieux que personne. La question est de savoir si France 2 en tirera les leçons pour la prochaine fois — car il y aura une prochaine fois.

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