« Je quitte le 20h immédiatemment » : Léa Salamé, c’est confirmé
Depuis plusieurs mois, Léa Salamé avance sur une ligne de crête. Nommée à la tête du 20h de France 2, la journaliste incarne un choix fort du service public, mais aussi un pari risqué. Audiences sous surveillance, séquences contestées, polémiques récurrentes et soupçons persistants sur sa neutralité : rarement une présentatrice du journal télévisé aura cristallisé autant de débats en si peu de temps. Et derrière cette exposition permanente, une question désormais impossible à éluder : jusqu’où Léa Salamé peut-elle continuer ainsi ?
Une trajectoire fulgurante dans le paysage médiatique français
Avant son arrivée au 20h de France 2, Léa Salamé est déjà une figure centrale du paysage médiatique français. Révélée au grand public sur France Inter, elle s’impose rapidement par son style d’interview frontal, sa capacité à pousser ses interlocuteurs dans leurs retranchements et une parole assumée, parfois clivante. Dans la matinale comme dans ses grands entretiens politiques, elle devient l’une des voix les plus écoutées du service public.
Cette visibilité se renforce encore lorsqu’elle rejoint On n’est pas couché, sur France 2. Pendant plusieurs saisons, Léa Salamé y mène des échanges tendus avec des responsables politiques, des intellectuels ou des personnalités publiques. Certaines séquences marquent durablement les téléspectateurs, installant son image de journaliste exigeante, parfois abrasive, mais rarement indifférente. Elle gagne alors une reconnaissance forte, tout en cristallisant déjà des critiques sur sa manière de conduire les débats.
Avec Quelle Époque, programme qu’elle coproduit, Léa Salamé élargit son registre. Le ton y est plus accessible, le cadre moins conflictuel, mais la journaliste conserve un rôle central dans la conduite des échanges. Ce virage lui permet d’apparaître plus polyvalente, capable de naviguer entre politique, culture et société. À ce stade de sa carrière, elle est solidement installée à France Télévisions, avec une image de journaliste influente et identifiée, mais déjà très exposée.
Le 20h de France 2 : une nomination sous tension
Lorsque France Télévisions annonce la nomination de Léa Salamé à la présentation du journal de 20 heures, à la suite d’Anne-Sophie Lapix, le choix ne passe pas inaperçu. Le 20h n’est pas une émission comme les autres : il s’agit d’un rendez-vous quotidien, institutionnel, suivi par plusieurs millions de téléspectateurs et soumis à des exigences strictes de neutralité, de rigueur et de pédagogie. En confiant ce poste à une journaliste au style aussi marqué, le service public fait un pari assumé.
Ce choix est défendu en interne comme une volonté de moderniser l’information et de donner un nouveau souffle au journal. Léa Salamé arrive avec une forte notoriété, une crédibilité journalistique reconnue et une expérience des grands entretiens politiques. Mais cette arrivée s’accompagne immédiatement d’une attente élevée, tant sur la forme que sur le fond. Chaque mot, chaque séquence, chaque approximation est désormais scrutée avec une attention décuplée.
Très vite, la journaliste comprend que le 20h ne lui offre plus la même marge de manœuvre que ses précédents formats. Là où le débat et la confrontation faisaient partie de son ADN professionnel, le journal impose un cadre plus strict. Dans ce contexte, la moindre erreur ou maladresse prend une ampleur nationale, alimentant critiques, polémiques et interrogations sur sa capacité à incarner durablement ce rôle central du service public.
Des séquences qui fragilisent sa crédibilité
Dès ses premières semaines au 20h, Léa Salamé est confrontée à un exercice impitoyable : chaque mot prononcé est immédiatement disséqué. Le 25 septembre 2025, lors d’un journal télévisé sur France 2, elle confond Henri Guaino avec Claude Guéant en s’adressant à son invité avec le nom de ce dernier, déjà condamné dans une affaire judiciaire. Face à l’erreur, son interlocuteur corrige la présentatrice en direct : « Non, non, Claude Guéant ce n’est pas moi », avant qu’elle ne rectifie immédiatement.
Quelques semaines plus tard, le 13 octobre 2025, au moment d’un hommage à Dominique Bernard, Léa Salamé diffuse un commentaire mêlant les circonstances de sa mort à celles de l’assassinat de Samuel Paty, l’une et l’autre tragédies terroristes ayant marqué le pays. Cette confusion est répétée lors du 13 h présenté par Julian Bugier puis reprise au 20 h.
Face à la polémique, la journaliste et la chaîne présentent leurs excuses le 14 octobre 2025. À l’antenne, elles reconnaissent qu’une « erreur d’importance » a été commise dans la description des faits et qu’un « erratum » sera diffusé à chaque édition concernée, pointant un défaut de relecture qui a conduit à ce ratage.
Consciente de la portée de ces confusions dans un journal télévisé d’information générale, Léa Salamé a rapidement répondu aux critiques et s’est excusée publiquement. Ces épisodes relancent toutefois un débat récurrent : celui de la capacité à maintenir une rigueur absolue dans un journal quotidien, surtout lorsqu’une erreur touche des sujets sensibles ou des personnalités connues du public.
Des audiences scrutées et des résultats mesurés
La prise de fonctions de Léa Salamé à la présentation du 20h de France 2, le 1ᵉʳ septembre 2025, a été accompagnée d’attentes précises de la part de la direction du groupe public, qui espérait voir un regain d’intérêt du public dès son arrivée. Or, les chiffres d’audience disponibles montrent une réalité plus complexe. Pour sa première semaine à l’antenne, le journal réunissait environ 4 millions de téléspectateurs, un score jugé « correct » mais déjà nettement inférieur à celui de la concurrence directe de TF1, où le 20h de Gilles Bouleau rassemblait environ 5,4 millions de téléspectateurs sur la même période.
Sur plusieurs semaines, ce décalage s’est accentué. Entre début septembre et fin septembre, la moyenne d’audience du 20h de Salamé s’établissait autour de 3,7 à 3,8 millions de téléspectateurs, avec une part de marché d’environ 20 %, selon les données Médiamétrie analysées par les médias spécialisés : c’est légèrement en dessous des niveaux enregistrés par sa prédécesseure Anne-Sophie Lapix sur la même période l’année précédente, qui avait réuni environ 3,84 millions de fidèles.
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En face, le journal de TF1 continue de dominer significativement. Les éditions présentées par Gilles Bouleau ont souvent dépassé les 5 millions de téléspectateurs avec plus de 27 % de part d’audience, creusant un écart quotidien d’environ 1,5 à 2 millions de personnes avec la Deux. Même sur des éditions récentes du début janvier 2026, les mesures indiquent que le 20h de Salamé réunit autour de 4,1 millions de téléspectateurs, tandis que celui de TF1 reste au-dessus des 5,5 millions.
Ce constat n’est pas seulement statistique : il structure largement le débat autour du journal de France 2. Dans l’univers de l’information télévisée, où les audiences déterminent en partie les choix éditoriaux et les marges de manœuvre des présentateurs, un écart stable avec le leader national est interprété par certains observateurs comme un signe que la greffe n’a pas encore pris. Loin d’être isolé, ce contexte chiffré se conjugue aux séquences très commentées ou critiquées pour renforcer la perception d’un journal sous tension.
Une neutralité sans cesse questionnée
Si les audiences et les séquences contestées alimentent le débat, un autre sujet revient de manière insistante autour de Léa Salamé : celui de sa neutralité éditoriale. Une question qui ne date pas de son arrivée au 20h, mais qui s’est nettement renforcée depuis qu’elle incarne l’un des visages les plus exposés de l’information du service public. À ce niveau de visibilité, chaque détail biographique devient un élément d’analyse, parfois même un soupçon.
Depuis plusieurs années, la journaliste partage sa vie avec Raphaël Glucksmann, député européen et figure centrale de la gauche sociale-démocrate. Un engagement politique assumé, médiatisé, et appelé à prendre encore plus d’ampleur à l’approche des échéances électorales. Pour Léa Salamé, cette situation personnelle pose une équation délicate : comment incarner l’impartialité absolue attendue d’un journal télévisé national tout en étant liée à un responsable politique de premier plan ?
Ce questionnement n’est pas nouveau. Dès 2019, lorsque Raphaël Glucksmann s’était engagé dans la campagne des élections européennes, Léa Salamé avait choisi de se retirer temporairement de l’antenne, une décision qu’elle avait prise contre l’avis de sa hiérarchie, selon ses propres mots. Le même scénario s’est reproduit en 2024. À chaque fois, la journaliste a tenu à poser un cadre clair : éviter toute confusion, toute suspicion, même implicite. Une ligne de conduite qu’elle revendique comme une conviction personnelle, bien avant d’y voir une obligation déontologique.
Mais en prenant les commandes du 20h de France 2, cette question change d’échelle. Il ne s’agit plus d’un magazine, d’une émission de débat ou d’un rendez-vous hebdomadaire, mais du journal télévisé le plus scruté du service public. Chaque interview politique, chaque choix d’angle, chaque silence devient potentiellement interprétable. Et plus la pression médiatique s’intensifie, plus la frontière entre vie privée et crédibilité professionnelle apparaît fragile.
C’est dans ce contexte précis que les interrogations se sont multipliées, jusque dans les rangs politiques eux-mêmes. Certains élus ont publiquement questionné la pertinence de confier le 20h à une journaliste dont le compagnon est présenté comme un possible candidat à l’élection présidentielle. D’autres, à l’inverse, ont dénoncé une forme de procès d’intention, rappelant que la neutralité d’un journaliste ne saurait être jugée à l’aune de la trajectoire politique de son conjoint. Une tension qui dépasse le cas personnel de Léa Salamé et renvoie plus largement à la place des femmes journalistes dans l’espace public.
Cette accumulation de débats, d’interrogations et de mises en cause va finir par franchir un seuil institutionnel. Car ce ne sont plus seulement les réseaux sociaux ou les plateaux télé qui s’en emparent, mais l’Assemblée nationale elle-même, où la question de l’impartialité du service public audiovisuel devient un sujet d’enquête officielle. Et c’est là que Léa Salamé va être contrainte de s’exprimer, frontalement, publiquement, et sans détour.
L’audition qui fait basculer le débat, sous les yeux des députés
C’est finalement hors plateau, loin des caméras du 20h, que la situation de Léa Salamé va se cristalliser. Le lundi 2 février, la journaliste est auditionnée par la Assemblée nationale, dans le cadre de la commission d’enquête sur la neutralité, le fonctionnement et le financement de l’audiovisuel public. Une audition très attendue, tant son cas est devenu emblématique des tensions actuelles autour de l’information publique.
Dès le début de l’échange, les députés interrogent la présentatrice sur plusieurs sujets sensibles. Les audiences du 20h, d’abord, comparées à celles de TF1 et aux moyens alloués à France Télévisions. Puis les conditions d’exercice du métier dans un contexte politique tendu, marqué par les polémiques récentes et par l’affaire Cohen-Legrand, que Léa Salamé dit « refuser de commenter », tout en se déclarant « choquée » par des journalistes enregistrés à leur insu. L’atmosphère est studieuse, mais la question centrale n’est jamais très loin.
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Elle arrive après une demi-heure d’audition, lorsque le rapporteur Charles Alloncle interroge directement la journaliste sur les garanties concrètes de son impartialité, compte tenu de sa situation personnelle. Léa Salamé ne semble ni surprise ni hésitante. Elle commence par poser un principe clair, presque programmatique : « Avant d’être la femme de quiconque, je suis une journaliste indépendante, honnête et une femme libre. » Une entrée en matière qui marque sa volonté de reprendre la maîtrise du récit.
Elle rappelle alors, point par point, sa ligne de conduite passée. En 2019 comme en 2024, explique-t-elle, elle s’est retirée de l’antenne dès l’annonce de l’engagement électoral de son compagnon, parfois même contre l’avis de sa direction. « Quand mon compagnon a décidé d’être candidat, je me suis retirée de l’antenne le jour même de sa candidature », insiste-t-elle devant les députés. Une règle qu’elle affirme appliquer systématiquement, quelle que soit l’élection concernée.
Puis vient le moment clé de l’audition. Celui qui va dépasser le cadre feutré de la commission pour s’imposer dans le débat public. Interrogée sur l’hypothèse d’une candidature à la présidentielle, Léa Salamé tranche sans détour : « S’il est candidat, je sors de l’antenne. Je ne m’accroche pas, je quitte le 20h immédiatement. » Une phrase nette, sans condition ni ambiguïté, prononcée devant les représentants de la Nation. Elle ajoute aussitôt : « Je ne veux pas que les Français puissent avoir le moindre doute, la moindre suspicion. »
Face aux relances, la journaliste va plus loin encore. Elle affirme ne « pas déjeuner » ni « prendre de cafés » avec des responsables politiques, revendiquant une séparation stricte entre sa vie professionnelle et les sphères de pouvoir. Elle rappelle aussi qu’elle a été choisie pour animer le débat de l’entre-deux-tours de la présidentielle, preuve, selon elle, que sa crédibilité journalistique n’a jamais été remise en cause par ses pairs. « Vous pouvez juger mes interviews bonnes, moyennes ou ratées, mais personne n’a jamais pu dire que mon compagnon tenait mon stylo », lance-t-elle.
Cette audition, dense et très médiatisée, agit comme un révélateur. Pour ses soutiens, Léa Salamé a apporté toutes les garanties possibles, allant même plus loin que ce que la déontologie exige formellement. Pour ses détracteurs, au contraire, cette déclaration confirme que sa situation est devenue intenable à long terme. Une chose est sûre : en quelques minutes, la question n’est plus théorique. Elle devient une hypothèse concrète, assumée publiquement par la principale intéressée.
Le salaire, l’argent public et une transparence scrutée à la loupe
Dans le prolongement de cette audition tendue, un autre sujet va rapidement s’imposer dans les échanges : l’argent. Plus précisément, la rémunération de Léa Salamé à la tête du 20h de France 2 et, au-delà, la question de l’exemplarité dans l’audiovisuel public. Un thème sensible, régulièrement utilisé pour fragiliser les figures médiatiques les plus exposées.
Interrogée par les députés, la journaliste choisit là encore une réponse directe. Elle affirme avoir accepté les conditions financières proposées par France Télévisions sans négociation. « Pour ce qui est du 20 heures, j’ai accepté la rémunération qui m’a été proposée sans discussion et sans négociation aucune », explique-t-elle devant la commission. Elle précise que ce salaire correspond à celui de ses prédécesseurs à ce poste et ajoute : « Je n’ai pas demandé un euro de plus. » Une manière de désamorcer toute accusation de traitement de faveur.
Léa Salamé reconnaît toutefois que ces revenus restent « très confortables », tout en soulignant qu’ils demeurent inférieurs à ceux pratiqués dans le privé. Elle insiste sur ce point pour rappeler qu’elle a, à plusieurs reprises, reçu des propositions bien plus lucratives de chaînes commerciales. « J’ai reçu des offres de chaînes privées, de télés et de radios, qui étaient beaucoup plus élevées que ce que je gagne aujourd’hui », confie-t-elle. Si elle ne les a pas acceptées, c’est, selon ses mots, par attachement au service public et non par calcul financier.
La question de son statut de coproductrice est également abordée. Léa Salamé tient à clarifier ce point, estimant qu’il est souvent mal compris. Elle rappelle qu’elle était déjà productrice de Quelle Époque ! avant d’être salariée de France Télévisions, et que cette position lui permet une indépendance vis-à-vis des diffuseurs. « Cela donne une indépendance face aux diffuseurs. Tous les hommes le font, pas les femmes, qui restent salariées des producteurs », souligne-t-elle, évoquant une réalité structurelle du paysage audiovisuel.
Ces explications n’empêchent pas certaines critiques de persister. Pour une partie de l’opinion, la question du salaire reste indissociable de celle de la légitimité, surtout lorsque les audiences du 20h sont scrutées semaine après semaine. Pour d’autres, cette transparence affichée renforce au contraire l’image d’une journaliste soucieuse de rendre des comptes. Une chose est certaine : en s’exprimant aussi frontalement sur sa rémunération, Léa Salamé accepte de déplacer le débat sur un terrain rarement investi aussi ouvertement par les présentateurs du journal télévisé.