Dans les comptes de Fabien, éducateur spécialisé à Tours à 2 020 € nets par mois
Fabien a 34 ans, il est éducateur spécialisé dans un foyer d’hébergement pour adolescents en difficulté, à Tours. Il gagne 2 020 € nets par mois. Célibataire, locataire d’un T2 en centre-ville, il jongle chaque mois entre un métier qu’il adore et un salaire qui ne lui laisse que très peu de marge. Voici comment il répartit chaque euro.

Ce qui tombe sur son compte chaque mois
Le salaire net de Fabien s’élève à 1 870 € par mois, versé par l’association qui gère le foyer où il travaille. Après dix ans d’ancienneté dans le secteur médico-social, il est positionné au coefficient 434 de la convention collective 66, la grille de référence pour les métiers du social et du médico-social. Sa progression salariale est lente : environ 30 € bruts supplémentaires par an.
À ce salaire de base s’ajoutent deux compléments réguliers. D’abord, une indemnité de sujétion spéciale de 60 € nets par mois, liée au travail en internat. Ensuite, les heures de dimanche et jours fériés, qui représentent en moyenne 90 € nets mensuels. Certains mois, quand il remplace un collègue absent, ce montant peut grimper à 130 €. « On ne refuse jamais les remplacements. D’abord parce que les gamins ont besoin d’encadrement, ensuite parce que ça aide à finir le mois », confie-t-il.
Total des revenus mensuels : 2 020 € nets. Pas de prime de Noël, pas de 13ᵉ mois. Le secteur associatif n’offre quasiment aucun bonus annuel. Pour comprendre ce que cela représente, c’est environ 200 € de moins que le salaire médian français, qui s’établit aux alentours de 2 200 € nets. Mais le plus surprenant dans le budget de Fabien, c’est la part que ses dépenses fixes engloutissent chaque mois.
Le mur des charges fixes : 1 340 € avant même de manger
Le loyer constitue le premier poste. Fabien occupe un T2 de 42 m² dans le quartier Velpeau, à dix minutes à vélo de son lieu de travail. Loyer charges comprises : 620 €. Pour une ville comme Tours, c’est dans la moyenne. « J’ai visité des appartements à 550 €, mais ils étaient soit minuscules, soit en périphérie. Et sans voiture, c’est compliqué », précise-t-il. Il ne touche pas d’APL : ses revenus dépassent le plafond pour une personne seule sans enfant.

L’assurance habitation lui coûte 18 € par mois. Sa mutuelle, obligatoire via l’employeur avec un reste à charge salarié, revient à 42 €. L’électricité, dans un appartement chauffé au gaz collectif inclus dans les charges, s’élève à 45 € mensuels en moyenne lissée sur l’année. Le gaz étant compris dans les charges locatives, il n’a pas de facture séparée.
Côté transports, Fabien a fait un choix radical : pas de voiture. Il utilise son vélo pour aller travailler et prend un abonnement Fil Bleu (le réseau de bus-tram de Tours) à 32 € par mois pour les jours de pluie ou les déplacements plus longs. Quand il doit se rendre dans sa famille à Poitiers, il prend un BlaBlaCar ou un TER : il provisionne 40 € par mois pour ces trajets ponctuels. Contrairement à d’autres profils qui dépensent 300 € en carburant, ce poste reste maîtrisé.
Les abonnements numériques s’additionnent vite : téléphone (Sosh) 16 €, internet fibre (Red) 20 €, Netflix partagé avec un ami 7 €, Spotify 11 €. Total abonnements : 54 €. L’impôt sur le revenu, prélevé à la source, représente 52 € par mois. Enfin, son assurance responsabilité civile professionnelle, non prise en charge par l’employeur dans son cas : 12 €.
Quand il fait le total de ses charges fixes, Fabien arrive à 915 €. Ajoutez les transports et abonnements : on monte à 1 041 €. Il reste donc 979 € pour tout le reste. Ça peut sembler confortable, mais les dépenses variables réservent quelques surprises.
Courses, sorties et petits plaisirs : là où tout se joue
Les courses alimentaires représentent le deuxième poste le plus lourd du budget. Fabien dépense en moyenne 280 € par mois, principalement chez Lidl et au marché des Halles de Tours le samedi matin. « Je cuisine beaucoup. Des plats simples, des grosses quantités que je congèle. C’est la seule façon de tenir sans manger des pâtes sept jours sur sept. » Pour comparer, c’est un budget alimentaire comparable à celui de Arnaud, facteur à Caen, malgré un salaire légèrement supérieur.
Les sorties et restaurants pèsent 90 € par mois. Deux ou trois restos avec des amis, quelques bières en terrasse le week-end. « C’est mon sas de décompression. Le boulot est prenant émotionnellement, j’ai besoin de ça. » Un budget loisirs supplémentaire de 45 € couvre son abonnement à la salle d’escalade (35 €) et un livre ou deux par mois.
Le shopping vestimentaire et les achats divers tournent autour de 50 € mensuels lissés. « Je n’achète quasiment que du Vinted ou du seconde main. Sauf les chaussures de rando, ça je prends du neuf. » Les produits d’hygiène et d’entretien ménager représentent environ 25 €.
Fabien met aussi de côté 30 € par mois pour les vacances, qu’il lisse sur l’année. Concrètement, ça lui donne un budget annuel de 360 €, soit « une semaine de camping en Bretagne avec les potes, pas plus ». Quand on pense que certains profils libéraux mettent 200 € par mois pour les vacances, la différence saute aux yeux.
Total des dépenses variables : 520 €. Additionnées aux charges fixes, on arrive à 1 561 € de sorties mensuelles. Il reste donc théoriquement 459 € en fin de mois. Mais ce chiffre ne raconte pas toute l’histoire.
Ce qui reste vraiment une fois les comptes faits
Sur les 459 € restants, Fabien place 150 € sur un Livret A chaque mois, par virement automatique le 2. « Si je ne le fais pas en automatique, je ne le fais pas du tout. » Son Livret A affiche aujourd’hui environ 4 800 €. C’est son matelas de sécurité, qu’il s’interdit de toucher sauf urgence. « L’année dernière, j’ai dû payer 600 € de frais dentaires non remboursés. Le Livret A a pris un coup. »
Il n’a aucun crédit en cours, ni à la consommation ni immobilier. « Acheter un appart à Tours avec mon salaire ? Il faudrait que la banque ait un sacré sens de l’humour. » Pour un T2 équivalent au sien, il faudrait débourser environ 130 000 à 150 000 €. Avec ses revenus, sa capacité d’emprunt tourne autour de 85 000 € sur 25 ans, même sans autre crédit. L’accession à la propriété reste un horizon lointain.
Les 309 € restants constituent ce qu’il appelle sa « zone grise » : les imprévus (réparation vélo, cadeau d’anniversaire, consultation médicale non remboursée, remplacement d’un appareil ménager). « Certains mois, il me reste 200 €. D’autres, je finis à 50 €. Je n’ai jamais été à découvert, mais j’y pense chaque mois. »
Quand on lui demande s’il a pensé à changer de métier pour gagner plus, Fabien sourit. « J’y pense deux fois par an, en général quand je reçois mon avis d’imposition et que je vois que des gens avec le même diplôme bac +3 gagnent 800 € de plus dans le privé. » Un éducateur spécialisé dans la fonction publique hospitalière, avec la même ancienneté, toucherait environ 2 150 € nets grâce aux primes. Dans le secteur public en général, les grilles sont souvent plus avantageuses que dans l’associatif.
Pourtant, il reste. « Les gamins du foyer, certains n’ont que nous. Le jour où l’un d’eux décroche un apprentissage ou retrouve un lien avec sa famille, tu oublies la fiche de paie. Pendant cinq minutes. »
Le récap complet du budget de Fabien
Revenus : 2 020 €
Salaire net : 1 870 € | Indemnité sujétion : 60 € | Heures dimanche/fériés : 90 €
Dépenses fixes : 1 041 €
Loyer charges comprises : 620 € | Électricité : 45 € | Mutuelle : 42 € | Transports (abonnement + trajets) : 72 € | Abonnements numériques : 54 € | Assurance habitation : 18 € | Impôt sur le revenu : 52 € | Assurance RC pro : 12 € | Divers fixes : 126 €
Dépenses variables : 520 €
Courses alimentaires : 280 € | Restaurants/sorties : 90 € | Loisirs : 45 € | Shopping/divers : 50 € | Hygiène/entretien : 25 € | Provision vacances : 30 €
Épargne : 150 € (Livret A)
Reste réel : ~309 € (imprévus et marge)
Avec 2 020 € nets mensuels, Fabien se situe environ 8 % en dessous du salaire médian français. Son métier, classé catégorie A dans certaines grilles mais rémunéré comme un emploi peu qualifié dans le secteur associatif, illustre un paradoxe bien connu du travail social : plus le métier est essentiel, moins il est valorisé financièrement. « Je ne me plains pas, il y a bien pire que moi. Mais quand on me dit que les éducateurs sont des héros du quotidien, j’aimerais que ça se voie quelque part sur le bulletin de salaire. »