Dans les comptes de Gwenaëlle, sage-femme libérale à Brest à 2 750 € nets par mois
Gwenaëlle a 38 ans, elle est sage-femme libérale à Brest depuis six ans. Après douze années passées à l’hôpital public, elle a fait le saut vers le libéral en 2019. Aujourd’hui, elle touche en moyenne 2 750 € nets par mois — un revenu confortable sur le papier, mais qui cache des charges professionnelles lourdes et un quotidien financier plus serré qu’on ne l’imagine. Mère d’un garçon de 5 ans, séparée depuis deux ans, elle gère seule son budget avec une rigueur quasi militaire. Voici comment elle répartit chaque euro.

Ce que rapportent vraiment les gardes et les consultations
En tant que sage-femme libérale, Gwenaëlle ne touche pas un salaire fixe. Son chiffre d’affaires mensuel brut tourne autour de 5 800 €. C’est le fruit d’environ 80 à 90 consultations par mois — suivi de grossesse, rééducation périnéale, monitoring — et de quelques gardes d’accouchement à domicile, facturées entre 312 € et 350 € selon l’heure. « Les gens voient le chiffre d’affaires et pensent que je gagne 6 000 €. Ils oublient tout ce qui part avant même que l’argent arrive sur mon compte. »
Sur ces 5 800 € bruts, environ 2 400 € sont engloutis par les charges professionnelles : cotisations URSSAF (1 050 €), CARPIMKO — la caisse de retraite des professions libérales médicales — (620 €), assurance responsabilité civile professionnelle (180 €), prévoyance santé (150 €), frais de cabinet (loyer du local partagé avec une autre sage-femme : 280 €) et fournitures médicales (120 €). Reste donc environ 3 400 € avant impôt sur le revenu.
Après prélèvement à la source, Gwenaëlle voit atterrir 2 750 € nets sur son compte courant. À cela s’ajoute une pension alimentaire de 250 € versée par le père de son fils, et 180 € d’allocations familiales majorées (parent isolé). Son budget disponible réel atteint donc 3 180 € par mois. Un montant qui la place pile dans la classe moyenne française, mais avec une particularité : aucun filet de sécurité en cas d’arrêt de travail prolongé.

Un loyer breton qui sauve la mise
C’est sans doute le poste où Gwenaëlle s’en sort le mieux. Son T3 de 62 m² dans le quartier de Saint-Marc, à Brest, lui coûte 620 € charges comprises. « À Paris ou à Lyon, je ne pourrais même pas louer un studio pour ce prix. Brest, c’est ce qui me permet de respirer. » Les charges de copropriété (ordures, eau froide, entretien) sont incluses. La taxe d’habitation ne s’applique plus à sa tranche de revenus.
L’assurance habitation lui revient à 22 € par mois. Côté énergie, sa facture d’électricité atteint 78 € mensuels en moyenne lissée sur l’année — un chiffre gonflé par le chauffage électrique breton, particulièrement sollicité d’octobre à avril. Elle a souscrit un contrat chez un fournisseur alternatif pour gratter quelques euros, mais avoue que la baisse récente des tarifs l’a un peu soulagée.
Les abonnements fixes s’accumulent vite : téléphone mobile (19,99 €), box internet fibre (29,99 €), Netflix (13,49 €), Spotify famille (16,99 €), Disney+ pour son fils (5,99 €). Total abonnements numériques : 86,46 €. Sa mutuelle personnelle — indispensable en libéral puisqu’elle n’a pas de couverture employeur — représente 62 € par mois, un contrat qu’elle juge « correct mais pas top ». La possible taxation des mutuelles l’inquiète d’ailleurs.
Gwenaëlle roule en Clio diesel de 2018, indispensable pour les visites à domicile. Crédit auto : 185 € par mois (il reste 14 mensualités). Assurance auto : 52 €. L’essence, en partie déductible au titre professionnel, lui coûte tout de même 130 € de sa poche chaque mois — Brest s’étale et ses patientes aussi. Ajoutons 40 € d’entretien véhicule mensualisé.
Total des dépenses fixes : 1 275,46 € par mois. C’est 40 % de son revenu net. Pas catastrophique, mais il reste à peine 1 900 € pour tout le reste — y compris nourrir deux bouches.

Le frigo, la cantine et les petits plaisirs qui s’additionnent
Les courses alimentaires représentent le poste variable le plus lourd. Gwenaëlle estime dépenser 420 € par mois pour elle et son fils. Elle fait ses courses principales chez Leclerc (« le drive, c’est ma béquille ») et complète au marché de Saint-Louis le samedi matin pour les légumes et le poisson frais. « Je cuisine quasiment tout. Les plats préparés, c’est deux fois par mois quand je rentre d’une garde à 3 heures du matin. »
La cantine de son fils coûte 72 € par mois — tarif calculé sur le quotient familial. Les sorties restaurant, elle les compte sur les doigts d’une main : deux par mois maximum, pour un budget de 60 €. Souvent une crêperie avec son fils le mercredi. « On vit à Brest, les crêperies sont partout et pas chères. C’est notre petit rituel. »
Les loisirs et sorties cumulent environ 90 € mensuels : piscine municipale (abonnement annuel lissé à 15 €), Océanopolis une fois par trimestre (lissé à 8 €), un cours de judo pour le petit (38 €), et des sorties ciné ou spectacles (29 €). Gwenaëlle elle-même s’offre un cours de yoga hebdomadaire à 45 € par mois — « mon seul luxe non négociable ».
Côté shopping et vêtements, elle s’accorde 70 € par mois, dont les deux tiers pour son fils qui « grandit à une vitesse absurde ». Vinted est devenu son meilleur allié. Les produits d’hygiène et cosmétiques tournent autour de 35 €. « Je n’achète plus de crèmes à 40 €, j’ai appris à m’en passer. »
Les vacances sont budgétisées à 100 € par mois, mis de côté sur un sous-compte dédié. L’été dernier, elle a passé une semaine en camping dans le Morbihan pour 650 € tout compris. Le reste de l’enveloppe finance un week-end à deux heures de route de temps en temps. Quand on compare avec un serveur à Paris à 1 870 €, la question des vacances ne se pose même pas de la même façon.
Total dépenses variables : 847 € par mois.
Ce qui reste quand tout est payé
Faisons le calcul. Sur un budget disponible de 3 180 € (revenus nets + pension + allocations), Gwenaëlle dépense 1 275 € en charges fixes et 847 € en dépenses variables. Reste en fin de mois : environ 1 058 €.

« Dit comme ça, ça a l’air confortable. Mais il faut comprendre que je n’ai pas de chômage, pas de congés payés, et que si je tombe malade trois semaines, c’est zéro euro. » C’est la réalité du statut libéral : chaque jour non travaillé est un jour non payé. Sa prévoyance couvre à peine 40 € par jour après un délai de carence de 90 jours.
Gwenaëlle épargne 500 € par mois. 300 € vont sur un Livret A (plafond pas encore atteint, solde actuel : 9 800 €) qui lui sert de matelas de sécurité. Les 200 € restants alimentent une assurance-vie en gestion pilotée, ouverte il y a trois ans. « Mon comptable m’a dit que c’était le minimum pour préparer ma retraite. En libéral, la CARPIMKO verse une misère — autour de 1 100 € par mois à taux plein. Il faut compenser soi-même. » La possible hausse du PFU est un sujet qu’elle suit de près.
Les 558 € restants constituent son « coussin de survie mensuel » : les imprévus médicaux du petit, une réparation auto, un appareil qui lâche. Certains mois, il reste 400 €. D’autres, tout part. « En décembre, avec les cadeaux de Noël et la baisse d’activité — les patientes accouchent moins en janvier —, je tape dans le Livret A. C’est chaque année pareil. »
Aucun crédit à la consommation en cours, et c’est une ligne rouge. Le seul crédit, c’est l’auto, qui sera soldé dans un peu plus d’un an. Gwenaëlle a un projet en tête : acheter un petit appartement à Brest d’ici deux ans. « Les prix ici sont encore accessibles. Un T3 correct, c’est 130 000 à 150 000 €. Mais il me faut un apport de 20 000 € minimum, et là, je suis à la moitié. »
Ce qui frappe dans le budget de Gwenaëlle, c’est le poids invisible des charges professionnelles. Avant même de parler de loyer ou de courses, près de 2 400 € ont déjà disparu de son chiffre d’affaires. Un phénomène que connaissent bien d’autres professionnels de santé libéraux, comme Pauline, infirmière libérale à Montpellier, ou Aurélie, ostéopathe à Rouen.
Pour rappel, le salaire médian en France s’établit autour de 2 100 € nets par mois. Gwenaëlle se situe donc 650 € au-dessus, mais sans aucune des protections du salariat — ni congés payés, ni chômage, ni maintien de salaire en cas de maladie. « Je ne me plains pas. Je fais un métier que j’aime, je vis dans une ville que j’aime, et mon fils ne manque de rien. Mais quand les gens me disent que les professions libérales « se gavent », j’ai envie de leur montrer mes relevés URSSAF. »