Ce carburant « maison » à base d’huile de friture peut vous coûter jusqu’à plusieurs milliers d’euros d’amende
Le gazole flirte régulièrement avec les 2 € le litre, et chaque passage à la pompe fait grimacer. Sur TikTok, une tendance fait rêver : rouler à l’huile de friture usagée, récupérée gratuitement dans les restaurants. Un Australien a franchi le pas et sa vidéo a fait le tour du monde. Mais en France, copier cette astuce peut coûter bien plus cher qu’un plein de diesel.
Un Australien excédé par le prix du carburant passe à l’huile de friture

Bruce Dunne est artisan chauffagiste en Australie. Quand le litre de diesel est passé de 1,50 à 3,15 dollars australiens (soit environ 1,88 €), il a pété un câble. « Pour être poli, 3,15 $ le litre de ce jus de dinosaure, c’est du vol à main armée. Je ne paierai pas ce prix », lâche-t-il dans sa vidéo TikTok, citée par AutoPlus.
Son déclic ? Un plein à 500 dollars australiens — soit près de 300 € en une seule fois. Comme le rapporte Ouest-France, il raconte : « J’ai utilisé des jerricans et tout le tralala… J’ai fini par payer 500 dollars en un seul passage à la station-service. Je me suis dit que c’était ridicule. »
Alors il a creusé. Et il a trouvé une solution radicale : récupérer de l’huile de friture usagée, la filtrer, la chauffer, puis la mélanger au gazole. Dans un premier temps, il fait du 50-50. Mais il prévient : « Une fois que je n’aurai plus de gazole, je ferai probablement avec de l’huile à 100 %. » Le tout dans un vieux diesel assez tolérant pour supporter ce mélange artisanal.
Sur TikTok, la tendance explose — et les Français sont tentés

Les vidéos de ce genre se multiplient sur les réseaux sociaux. Des tutoriels détaillent étape par étape comment filtrer l’huile, comment la mélanger, quel ratio utiliser. Pour des automobilistes français qui voient les prix repartir à la hausse à chaque trimestre, la tentation est très concrète.
Surtout quand on fait le calcul : un litre d’huile de friture récupéré gratuitement dans un fast-food ou un restaurant contre un litre de gazole à 1,80 ou 2 €… L’économie paraît énorme. Certains voient ça comme une réponse logique face à une situation que beaucoup jugent injuste, alors que le décalage se creuse entre la France et ses voisins européens.
Mais voilà le problème : ce qui est possible en Australie — où la législation est différente — ne l’est absolument pas en France. Et les conséquences peuvent être lourdes.
En France, c’est tout simplement interdit par la loi
Mettons les choses au clair : un particulier français n’a pas le droit de verser de l’huile de cuisson, même filtrée, dans le réservoir de son véhicule. Point final. Le code des douanes est formel : seuls les carburants homologués, soumis à la TICPE (la taxe intérieure de consommation sur les produits énergétiques), peuvent alimenter un moteur de voiture.
Utiliser de l’huile de friture à la place du gazole est donc assimilé à une fraude fiscale. Vous contournez une taxe, et les douanes considèrent ça exactement comme si vous fabriquiez de l’alcool en contrebande. Ce n’est pas juste une petite entorse au code de la route, c’est une infraction douanière.
À lire aussi
Un amendement avait pourtant été voté en 2022, dans le cadre de la loi « pouvoir d’achat », pour légaliser l’utilisation d’huiles végétales comme carburant. Mais le Conseil constitutionnel l’a censuré le 12 août 2022. Le rêve s’est arrêté là . Depuis, rien n’a bougé côté législatif, malgré les discussions autour du prix des carburants et les promesses du gouvernement.
Des exceptions existent, mais pas pour les automobilistes

Il faut nuancer, car tout le monde ne roule pas dans l’illégalité avec de l’huile végétale en France. Depuis 2006, certains agriculteurs sont autorisés à utiliser de l’huile végétale pure (HVP) dans leurs tracteurs et engins agricoles. C’est un cadre très encadré, réservé à un usage professionnel spécifique.
Des collectivités locales exploitent aussi des bus ou des camions alimentés par des huiles recyclées, après accord du préfet et des services des douanes. Mais dans ces cas-là , l’huile est collectée par des filières spécialisées, puis transformée en biocarburant normé. Elle ne finit jamais brute dans le réservoir d’une voiture particulière.
Si vous êtes un particulier avec votre Peugeot 308 diesel et que vous rêvez de faire votre plein chez le kebab du coin, la réponse est non. D’ailleurs, ceux qui cherchent des alternatives légales se tournent de plus en plus vers le bioéthanol E85, dont le prix reste bien inférieur au sans-plomb, ou vers l’installation d’un boîtier E85 homologué.
Ce que vous risquez concrètement si vous vous faites prendre
Passons aux choses sérieuses. Si les douanes vous contrôlent et détectent de l’huile dans votre réservoir, voici ce qui peut arriver :
La TICPE réclamée rétroactivement. Les douanes peuvent vous demander de payer la taxe sur chaque litre d’huile utilisé comme carburant. On parle de plus de 60 centimes par litre. Si vous avez roulé pendant des mois avec ce mélange artisanal, la note peut vite grimper à plusieurs centaines d’euros.
Une amende en plus. Au-delà de la taxe, une pénalité douanière peut s’ajouter. La fraude fiscale n’est jamais prise à la légère, même quand elle concerne de l’huile de cuisson. Le montant peut être conséquent, surtout si les douaniers estiment que la pratique est récurrente.
Et en cas d’accident, c’est encore pire. Si vous avez un accrochage ou un accident corporel, l’assureur peut refuser d’indemniser les dommages. La raison : vous avez utilisé un carburant non homologué, ce qui constitue une modification non déclarée du véhicule. Concrètement, votre assurance peut être purement et simplement résiliée. Vous vous retrouvez sans couverture, avec un véhicule potentiellement non assuré sur la voie publique — une infraction supplémentaire.
À lire aussi
Votre moteur diesel moderne ne survivra probablement pas

Au-delà de l’aspect légal, il y a un problème mécanique majeur. Bruce Dunne, l’Australien, roule avec un vieux diesel — ces moteurs à injection indirecte, costauds et peu regardants sur la qualité du carburant. Les diesels modernes, c’est une tout autre histoire.
Les systèmes d’injection Common Rail, les pompes haute pression et les filtres à particules des voitures récentes sont calibrés au micron près. L’huile de cuisson, même filtrée consciencieusement, contient des impuretés, des résidus alimentaires et surtout une viscosité très différente de celle du gazole. Résultat possible : des injecteurs bouchés, une pompe haute pression endommagée, voire — dans le pire des cas — un départ de feu sous le capot.
Réparer une pompe haute pression sur un diesel moderne, c’est facilement entre 1 500 et 3 000 €. Changer les injecteurs, même tarif. En voulant économiser 50 € de carburant, vous risquez une facture de garage qui dépasse le prix de plusieurs mois de pleins. Sans compter que si le garagiste constate que le dommage vient d’un carburant non conforme, la garantie constructeur ne couvrira rien.
Alors, que faire face à la flambée du gazole ?
On comprend la frustration. Chaque plein est un petit drame financier, et les vidéos TikTok offrent un fantasme séduisant : reprendre le contrôle, ne plus dépendre des prix à la pompe. Mais en France, la réalité juridique et technique rend cette solution totalement impraticable.
Des alternatives légales existent. Certaines enseignes comme TotalEnergies plafonnent encore leurs prix sur certaines périodes. D’autres stations-service cassent les prix avec des remises ponctuelles. Le gouvernement annonce régulièrement des mesures pour les grands rouleurs, même si elles tardent souvent à se concrétiser.
Certains conducteurs font aussi le choix de traverser la frontière pour profiter de prix plus bas chez nos voisins. D’autres optimisent leurs dépenses en adaptant leurs habitudes de consommation au quotidien pour compenser la hausse à la pompe.
Ce qu’on retient de cette histoire, c’est que Bruce Dunne peut se permettre cette bidouille en Australie grâce à un cadre juridique plus souple et un vieux diesel increvable. En France, entre la loi, les douanes, l’assurance et les moteurs modernes, les obstacles sont trop nombreux. La meilleure économie, c’est encore celle qui ne vous envoie pas devant un tribunal ou chez le garagiste.