Les boissons au cannabis pourraient-elles devenir une alternative à l’alcool ?
En France, les boissons au cannabis n’existent pas dans les rayons. Pas parce que l’idée manque de fans, mais parce que le cadre légal ne le permet pas. Toute boisson contenant du THC reste interdite. Pendant ce temps, ailleurs, le marché avance à pas rapides, porté par une tendance plus large. Boire moins, autrement, et parfois plus “fonctionnel”.
Derrière le mot “cannabis”, il y a pourtant plusieurs réalités. Le CBD (non psychotrope) a gagné en visibilité. Alors que le THC, lui, reste associé à l’usage illicite et à des risques mieux documentés. Et au milieu, une question qui revient de plus en plus souvent, notamment chez les jeunes adultes. Si l’alcool pèse autant en santé publique, pourquoi ne pas imaginer d’autres rituels sociaux, y compris via des produits encadrés ?
Une interdiction claire : en France, le THC n’a pas sa place dans une boisson
Le point de départ est simple : le THC est la substance psychoactive du cannabis. En France, il est classé comme psychotrope et sa consommation ainsi que sa vente restent illégales. Dès lors qu’on parle de THC au-delà des seuils liés au chanvre autorisé. C’est ce qui rend, de fait, toute “boisson au THC” incompatible avec la législation française actuelle.
Du côté des autorités sanitaires, le message est constant. Attention aux produits qui jouent sur les zones grises ou les appellations floues. L’ANSM a d’ailleurs élargi ces dernières années la liste des cannabinoïdes interdits, en classant notamment certains dérivés et cannabinoïdes de synthèse comme stupéfiants, avec une interdiction de production, vente et usage.
Résultat : même si la curiosité existe, le sujet ne peut pas se développer “comme ailleurs” sans changement légal majeur. Et ce verrou français explique pourquoi on en parle surtout à travers des exemples étrangers, des études, ou des débats prospectifs.
Si le débat revient, c’est aussi parce que l’alcool reste un énorme sujet de santé publique
On ne peut pas comprendre l’intérêt autour de ces produits sans regarder le contexte. En France, l’alcool reste un enjeu sanitaire massif, avec des dizaines de milliers de décès attribuables chaque année et un coût social considérable. Santé publique France, l’Inserm et le BEH rappellent régulièrement l’ampleur du phénomène, y compris quand la consommation globale baisse sur le long terme.
Pour beaucoup, le débat n’est pas “alcool ou cannabis”, mais plutôt : comment réduire les dommages, surtout dans les usages festifs ? Les épisodes d’alcoolisation ponctuelle importante restent un marqueur préoccupant, notamment chez les jeunes. Selon Le Monde, la popularité du Dry January s’inscrit aussi dans cette prise de conscience, avec une envie de reprendre la main sur ses habitudes.
Autrement dit, le terrain culturel bouge. Pas toujours au même rythme que la loi, mais suffisamment pour relancer des discussions qui semblaient impensables il y a dix ans.
Dry January, “sober curious” : le signal faible devenu tendance
Ce qui frappe, c’est la vitesse à laquelle des formats sans alcool se sont normalisés. Le Dry January, porté en France par des acteurs de la société civile, revendique plusieurs millions de participant·e·s et met en avant des effets qui durent au-delà du mois de janvier.
Selon la Fédération Addiction, une part importante des participant·e·s déclare continuer à moins boire plusieurs mois après l’expérience. Le discours n’est pas de moraliser, mais d’outiller : applications de suivi, défis collectifs, recettes sans alcool, nouvelles routines sociales.
Dans ce paysage, les boissons au cannabis apparaissent parfois comme la prochaine tendance possible : non pas une incitation à consommer une autre substance, mais une tentative de déplacer le rituel. Sauf qu’ici, tout dépend du produit (CBD ou THC), du cadre, et des effets réels sur les usages.
Ailleurs, les boissons au THC existent… mais sous des règles strictes
Pendant que la France verrouille, d’autres pays ont choisi l’encadrement. Au Canada, par exemple, les produits comestibles (dont les boissons) sont soumis à des limites de THC par contenant, avec un plafond souvent cité à 10 mg de THC par emballage immédiat dans le cadre réglementaire fédéral.
Ce plafond ne règle pas tout. Les autorités et organismes de prévention insistent sur la prudence, notamment chez les nouveaux consommateurs, parce que les effets des produits ingérés arrivent plus lentement et peuvent durer plus longtemps que l’inhalation. Ce décalage est justement l’un des facteurs de surconsommation involontaire quand on “redose” trop vite.
Aux États-Unis, la situation est encore différente : certains marchés se sont développés via des failles juridiques liées au chanvre, avant que des textes ne cherchent à refermer la porte. Cette instabilité montre un point clé : dès qu’il y a boisson et psychoactif, la régulation devient vite un champ de bataille.
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Remplacer l’alcool ? La question est plus compliquée qu’elle n’en a l’air
Sur le papier, certains y voient une stratégie de réduction des risques : si des personnes boivent moins d’alcool grâce à une alternative, le bilan pourrait sembler positif. Des articles de vulgarisation relaient cette hypothèse, en s’appuyant sur des travaux qui explorent le lien entre cannabis et diminution de la consommation d’alcool chez certains profils.
Mais l’idée de “substitution” ne marche pas comme un interrupteur. Chez une partie des consommateurs, on observe plutôt une logique de cumul : alcool + cannabis, selon les contextes, les soirées, les disponibilités. Et côté santé publique, la prudence reste de mise, parce qu’un produit psychoactif consommé sous forme de boisson ou de cocktail peut aussi banaliser l’usage.
Là où l’alcool est socialement codifié, une boisson au THC peut donner l’impression d’un produit “soft”, proche d’un soda ou d’un cocktail. Ce glissement, beaucoup de spécialistes le surveillent de près, surtout quand il s’agit des jeunes adultes.
Pourquoi les jeunes adultes sont au cœur du sujet
Ce n’est pas un hasard si la discussion revient souvent avec la même cible : les 18-34 ans. D’un côté, cette génération semble plus ouverte à des pauses, à des alternatives, et à des choix “à la carte”. De l’autre, elle reste fortement exposée aux consommations festives, avec leurs risques immédiats.
Sur Le Tribunal du Net, plusieurs contenus illustrent déjà ce déplacement : moins de fascination automatique pour la bière, davantage de curiosité pour d’autres boissons, qu’elles soient tendance ou “virgin”. Et même quand il s’agit de modes plus légers, on voit la même mécanique : remplacer le geste, pas forcément le besoin.
L’enjeu, c’est donc la frontière entre modération et banalisation. Une “option crédible” ne l’est que si elle est encadrée, comprise, et si elle n’ouvre pas une porte trop facile vers des usages répétés.
Ce qui pourrait nourrir les débats à venir en France
Pour qu’un jour la France envisage un scénario “à la canadienne”, il faudrait plusieurs conditions : un débat politique assumé, une doctrine sanitaire claire, et une capacité réelle de contrôle (dosage, étiquetage, prévention, interdiction de marketing ciblant les jeunes, etc.). Aujourd’hui, on n’y est pas.
En revanche, certains signaux montrent que la société bouge. Le Dry January progresse malgré l’absence de soutien public officiel, et des institutions rappellent que même une consommation dite modérée d’alcool n’est pas neutre.
Les boissons au cannabis s’inscrivent dans ce décor : encore marginales, impossibles légalement en France, mais utiles comme “miroir” de nos contradictions. On accepte un rhum très ancré culturellement malgré ses dégâts, et on ferme totalement la porte à d’autres options, même quand elles seraient — hypothétiquement — encadrées.
Que retenir ?
Le sujet des boissons au cannabis n’est pas une mode isolée. Il reflète une évolution plus large : l’envie de réduire l’alcool, de reprendre le contrôle, et de repenser les rituels sociaux. En France, la loi tranche nettement : le THC n’a pas sa place dans une boisson, point final.
Reste que les débats de santé publique avancent souvent avec des détours. Entre succès du Dry January, essor du sans alcool et exemples étrangers très encadrés, cette piste continuera d’être observée. Pas comme une substitution automatique, mais comme un indicateur : celui d’une société qui cherche, parfois maladroitement, à consommer autrement.
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