Pénurie d’œufs : pourquoi les rayons se vident en France malgré 15,4 milliards d’unités produites
Les rayons d’œufs qui se vident dans les supermarchés ne racontent pas une « disparition » de l’œuf en France, mais une addition de fragilités qui se voient d’un coup… au moment le plus banal des courses.

Entre demande en hausse, production difficile à accélérer et logistique très tendue, l’équation tourne vite au casse-tête pour les enseignes.

Une « rupture en rayon » n’est pas une pénurie au sens strict, mais c’est ce que vivent les clients
Le mot « pénurie » s’impose parce que l’expérience est brutale : on passe devant le linéaire, on voit des alvéoles vides, et on repart sans sa boîte. Pourtant, au niveau national, la situation se mesure davantage en « taux de rupture » qu’en effondrement de production. En 2025, ce taux a culminé autour de 13,3 % selon des données de NielsenIQ citées par la presse régionale, là où une situation « normale » tourne plutôt autour de 2 %. Concrètement, cela ne veut pas dire que la France ne produit plus d’œufs, mais qu’une part significative de références manque en magasin à un instant donné, et que la rotation est trop rapide pour re-remplir les étagères au rythme attendu.
Ce détail change tout. Un rayon peut être vide à 18 heures alors que la palette est passée le matin, simplement parce que les volumes disponibles sont absorbés en quelques heures. L’œuf a une particularité : il est à la fois très demandé, relativement peu cher, et intégré à des usages quotidiens qui montent en flèche dès que les budgets se tendent. Quand la moindre tension se produit, elle devient visible immédiatement, comme un « baromètre » de l’approvisionnement.

L’œuf est devenu la protéine « refuge » des années d’inflation
Le premier moteur, c’est la demande. La filière le documente : en 2024, la consommation totale a atteint 226 œufs par habitant sur l’année, soit plus de quatre œufs par semaine en moyenne, tous circuits et usages confondus. Et surtout, la dynamique ne ralentit pas : les chiffres de l’interprofession relayent une hausse marquée des achats en magasins en 2024 et un début 2025 encore orienté à la hausse.
Derrière ces moyennes, il y a un changement d’arbitrage alimentaire. Après la séquence Covid, puis la période d’inflation 2022-2023, l’œuf s’est imposé comme une solution « polyvalente » : petit-déjeuner, repas rapide, pâtisserie maison, cuisine familiale, protéines pour les sportifs, substitution partielle à certaines viandes quand les prix s’envolent. UFC-Que Choisir souligne aussi que la consommation 2025 était attendue en forte progression, preuve que l’effet « habitude » s’installe.
C’est une mécanique classique : quand un produit coche simultanément l’accessibilité et l’image « nutritionnelle », il devient un point de report massif. Et contrairement à d’autres catégories, l’œuf ne se « remplace » pas facilement quand on cuisine : une omelette, une mayonnaise, un gâteau ou une pâte à crêpes exigent un ingrédient précis. Résultat, la hausse de la demande est plus dure à lisser par le consommateur… et plus dure à absorber par la production.

La production française est élevée, mais elle n’est pas « élastique »
Le paradoxe est réel : en 2024, la France a produit près de 15,4 milliards d’œufs, un niveau stable, et la filière revendique même la première place de la production dans l’Union européenne sur cette période.
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Mais l’œuf est un produit biologique, avec des cycles incompressibles. Augmenter l’offre ne se fait pas « en poussant un bouton ». Il faut des poulettes prêtes à entrer en ponte, des bâtiments, de la main-d’œuvre, des règles sanitaires, du temps. Même quand les éleveurs anticipent, l’ajustement se compte en mois, parfois en années, pas en semaines.
C’est ce qui rend la moindre accélération de consommation spectaculaire. Quand la demande grimpe de quelques points, une filière déjà dimensionnée au plus juste ne peut pas suivre instantanément, et ce sont les points de vente les plus exposés aux pics qui encaissent le choc : les grandes et moyennes surfaces.
Le choc sanitaire de la grippe aviaire a laissé des traces durables
À cette rigidité structurelle s’ajoute un héritage plus récent : la grippe aviaire. L’épizootie a provoqué des abattages massifs et des « trous » de production, notamment en 2022, année marquée par une baisse notable de la production d’œufs en France selon l’ITAVI. Même quand la situation sanitaire s’améliore, les remises en place de cheptels ne sont pas instantanées et créent des périodes de moindre disponibilité.
Ce point est essentiel pour comprendre le présent : une filière qui sort d’une crise sanitaire majeure reconstitue ses marges de manœuvre plus lentement. Elle peut produire beaucoup, mais elle produit « tendu », avec moins de capacité tampon. Autrement dit, tout aléa supplémentaire — météo, transport, variations de consommation — devient plus visible plus vite.

La transition hors-cage transforme la filière… et complique les montées en puissance
Autre paramètre, plus silencieux mais déterminant : la transformation des modes d’élevage. Fin 2024, la filière indique que plus des trois quarts des poules pondeuses sont déjà en systèmes alternatifs à la cage, et que la bascule continue.
Ce basculement répond à une demande sociétale et à des engagements de distributeurs, mais il impose des investissements, des chantiers, parfois des arrêts temporaires de bâtiments, et une réorganisation du parc. Dans ce contexte, « augmenter l’offre » ne consiste pas seulement à produire plus, mais à produire différemment, dans un cadre plus contraint.
La filière projette d’ailleurs des créations de capacités dans la durée. Dans la presse économique, la directrice de l’interprofession (CNPO) a expliqué que la demande progressait plus vite que la production, et que la tension pourrait se prolonger « jusqu’au second semestre 2026 », avec en parallèle un objectif de nouveaux poulaillers à horizon 2030.
La météo de janvier 2026 a joué l’accélérateur sur un système déjà sous pression
Quand l’offre est juste, la logistique devient un point faible. Les œufs circulent beaucoup, vite, et avec peu de stock « dormant » dans les enseignes : c’est fragile, c’est encombrant, et cela part rapidement. Si une tournée est ralentie, si un entrepôt reçoit en retard, si une route est perturbée, le rattrapage est difficile à l’échelle d’une journée.
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Début janvier 2026, les conditions météo ont pesé sur les transports. Météo-France a documenté la tempête Goretti, avec des rafales très élevées sur le nord-ouest et des phénomènes dangereux sur le littoral, ce qui est typiquement le genre d’épisode capable de désorganiser des flux routiers, notamment quand l’acheminement dépend de tournées quotidiennes.
C’est ici que le « rayon vide » devient trompeur : l’œuf continue d’être produit, mais l’instantané de la grande distribution reflète une chaîne très fine, sans grande marge. Quand tout va bien, c’est invisible. Et quand ça coince, c’est immédiatement spectaculaire.

Une crise de disponibilité qui se voit… parce que l’œuf est partout dans l’économie
Dernier élément, souvent sous-estimé : l’œuf ne sert pas qu’aux ménages. Il alimente aussi la restauration, l’agroalimentaire, et une part importante passe sous forme d’ovoproduits. La filière rappelle d’ailleurs la répartition entre achats en magasin, restauration hors domicile et ovoproduits, ce qui signifie que les tensions de marché se jouent aussi entre plusieurs débouchés.
Quand la consommation totale augmente, la concurrence entre usages se renforce. Dans ce contexte, les arbitrages de volumes, les contrats, et la capacité à livrer au bon endroit au bon moment pèsent lourd. Et ce sont les consommateurs qui, sans voir ces coulisses, perçoivent la conséquence la plus simple : l’absence sur l’étagère.
À la toute fin : comment en trouver… ou ne plus dépendre du rayon
Une fois qu’on comprend que le problème tient autant à la tension entre offre et demande qu’à la fragilité logistique, la meilleure stratégie consiste à réduire sa dépendance au seul circuit « grandes surfaces ». Les circuits courts (comme Grand Frais) et la vente directe amortissent mieux les à-coups, parce qu’ils reposent sur des volumes réservés, des calendriers plus stables et moins d’intermédiaires.
Mais il existe un plan B encore plus radical, pour ceux qui ont un jardin, du temps et l’envie de s’organiser : produire une partie de ses œufs à domicile. Un petit poulailler familial ne transforme pas un foyer en ferme, mais il change le rapport à l’approvisionnement. On gagne en régularité « à l’échelle de la maison », avec des œufs très frais, et on se met à l’abri des ruptures de linéaire. En contrepartie, ce choix suppose des coûts (alimentation, litière, équipement), des contraintes (bruit, nuisibles, nettoyage), des règles locales à vérifier, et une vraie responsabilité sanitaire et de bien-être animal. Autrement dit : une solution solide, mais qui se décide comme un engagement, pas comme une simple astuce.
Pour bien conserver les œufs, il est aussi utile de comprendre ce que signifient les codes imprimés sur les coquilles, ou encore la différence entre œufs blancs et bruns. Et pour les cuire correctement, retrouvez notre astuce sur pourquoi plonger les œufs durs dans l’eau froide.
Que retenir ?
Le rayon vide ne dit pas « la France n’a plus d’œufs ». Il dit plutôt : « l’œuf est devenu trop demandé pour une filière qui ne peut pas accélérer vite, et la grande distribution fonctionne sans coussin quand la météo ou la logistique se grippent ».
Dans ce contexte, la situation a toutes les chances de rester heurtée tant que la production ne reprend pas de marge et que les capacités nouvelles n’arrivent pas à maturité. Et pour les consommateurs, la meilleure parade n’est pas de multiplier les magasins, et de diversifier durablement ses sources… quitte, pour certains, à faire pondre la solution au fond du jardin.