Ce paysagiste catalan a une solution innovante pour des plantations sans eau
Dans un département frappé par une sécheresse durable, un paysagiste installé à Elne teste une idée simple, née d’un déchet vert : broyer du yucca pour en faire un substrat capable de retenir l’humidité au pied des arbustes.
Derrière l’anecdote rapporté par l’Indépendant, c’est tout le jardin méditerranéen qui se réinvente, entre restrictions d’eau, sols épuisés et quête de solutions sobres.
Crédit / Licence : Wikimedia Commons
Une invention née… d’un constat dans une benne
L’histoire commence loin des labos et des start-up de l’« agri-tech ». Loïc Benoit, paysagiste catalan à son compte depuis 2020, travaille sur un chantier où des yuccas doivent être arrachés. Une fois broyés, les végétaux donnent une pâte étonnamment humide.
Plusieurs jours plus tard, la matière reste encore mouillée, même après un passage en déchetterie. Dans un territoire où l’eau devient un sujet quotidien, l’idée surgit : et si ce « broyat spongieux » aidait le sol à garder l’humidité là où la plante en a besoin, au niveau des racines ?
L’intuition, racontée comme une évidence après coup, n’avait pourtant rien d’évident au départ. Le professionnel évoque des réactions moqueuses de collègues, signe que les innovations les plus frugales heurtent parfois les réflexes du métier : face à la sécheresse, on pense d’abord à arroser autrement (goutte-à-goutte, programmateurs, cuves), plus rarement à changer la matière même du sol.
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La sécheresse du Roussillon, un basculement qui s’installe
Si cette expérimentation prend racine dans les Pyrénées-Orientales, ce n’est pas un hasard. Depuis mai 2022, le département est devenu un symbole de la « sécheresse historique » en France, avec des déficits pluviométriques exceptionnels, des sols très secs et des nappes qui peinent à se recharger, notamment dans la plaine du Roussillon.
Les autorités ont dû encadrer les usages, parfois de manière très visible pour les habitants : limitations d’arrosage, restrictions sur le remplissage des piscines, contraintes sur certains usages domestiques selon les niveaux d’alerte. Ces mesures s’appuient sur des arrêtés préfectoraux régulièrement actualisés.
Au-delà des règles, un phénomène plus profond s’installe : la variabilité des pluies et la hausse des températures modifient le « calendrier de l’eau ». Même quand des épisodes pluvieux surviennent, ils ne suffisent pas toujours à reconstituer les réserves, surtout si les pluies arrivent sous forme d’événements intenses, moins favorables à l’infiltration. Et pour les jardiniers, la conséquence est immédiate : un jeune plant, en plein été, n’a plus droit à l’erreur.
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Le yucca, une plante de milieux secs… utilisée comme matériau
Le yucca est connu pour son allure graphique et sa robustesse. Mais ce que Loïc Benoit mette à profit, c’est moins l’esthétique de la plante que sa structure. Broyeurs et outils de chantier transforment les feuilles et tissus en une matière fibreuse qui, selon lui, se comporte comme une éponge.
Concrètement, le paysagiste mélange la terre de plantation avec ce broyat, dans un ratio annoncé de moitié/moitié. L’objectif est simple : retenir l’humidité au pied du végétal, limiter l’évaporation et éviter que l’eau d’un éventuel arrosage initial ne s’échappe trop vite dans un sol devenu hydrophobe ou trop filtrant.
Cette logique rejoint des principes bien documentés : augmenter la part de matière organique et améliorer la structure du sol peuvent favoriser la rétention d’eau et la vie du sol, donc la résilience face aux périodes sèches. INRAE rappelle ainsi que la matière organique contribue à la structure physique du sol et à sa capacité de rétention en eau.
Le pari du paysagiste, lui, consiste à obtenir ce bénéfice avec une ressource déjà disponible localement : des yuccas arrachés, souvent considérés comme un simple déchet vert.
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Une preuve par le terrain : deux arbustes, deux destins
Pour convaincre, il faut des faits. Loïc Benoit raconte une expérimentation menée chez une cliente : deux arbres identiques plantés le même jour, en juillet 2023, en pleine période chaude.
L’un est installé avec le mélange terre + broyat de yucca, l’autre dans le sol « classique ». Deux ans plus tard, le contraste serait net : l’arbuste aidé par le substrat s’est enraciné et prospère, tandis que l’autre a dépéri.
L’exemple cité est un callistémon, aussi appelé « rince-bouteille », un arbuste ornemental souvent utilisé dans les jardins méditerranéens. Il est intéressant à plus d’un titre : réputé résistant une fois installé, il illustre bien le point faible des plantations dans le Sud, à savoir la première année d’enracinement. Autrement dit, si l’on réussit à passer le cap initial sans arrosage intensif, on gagne ensuite des années de tranquillité.
Il faut évidemment rester prudent : une démonstration chez quelques clients ne remplace pas un protocole scientifique (types de sols, exposition, paillage, qualité du plant, profondeur de plantation, météo précise). Mais, dans une crise hydrique, les retours de terrain ont une valeur : ils orientent des pratiques, surtout quand elles sont simples et reproductibles.
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Une idée qui dialogue avec les recommandations officielles… sans high-tech
L’intérêt de cette « éponge de yucca » est qu’elle s’inscrit dans une sobriété déjà encouragée par les acteurs publics. L’ADEME, par exemple, met en avant le paillage comme méthode accessible pour limiter les arrosages, protéger la terre et valoriser les déchets verts.
La démarche de Loïc Benoit pousse ce raisonnement un cran plus loin : au lieu de pailler seulement en surface, il introduit une matière végétale dans la zone racinaire, là où se joue la survie du plant. L’idée rappelle aussi l’approche des sols « éponges », popularisée dans les débats sur l’adaptation climatique : des sols vivants, structurés, capables d’absorber, stocker et restituer l’eau.
Dans un marché où l’on voit aussi émerger des solutions à base de polymères rétenteurs d’eau, l’approche « yucca » se distingue par son caractère biodégradable et local, même si une question demeure : comment cette matière évolue-t-elle dans le temps, et quelles quantités faut-il mobiliser pour généraliser la pratique ?
La question clé : passer du geste artisanal à une filière locale
Le paysagiste évoque déjà la suite logique : trouver de quoi alimenter la pratique, imaginer une filière avec les déchetteries intercommunales, récupérer l’existant plutôt que mobiliser de l’eau. Ce point est décisif, car l’innovation frugale se heurte vite à une réalité logistique. Un yucca arraché ici ou là suffit pour quelques plantations, mais pas pour transformer des quartiers entiers en jardins sobres.
Si une collectivité voulait tester l’idée, elle devrait répondre à des questions très concrètes : tri et stockage des déchets de yucca, broyage, éventuelle stabilisation, risques de propagation (résidus, repousses), compatibilité avec les sols locaux, coûts, saisonnalité. Dit autrement, l’idée est séduisante parce qu’elle est simple ; sa diffusion demandera, elle, une organisation.
Vers un jardin méditerranéen « post-arrosage »
Le cas de Loïc Benoit raconte quelque chose de plus large : le jardin d’ornement, longtemps pensé comme un espace de fraîcheur entretenu à l’eau potable, entre dans une ère de contraintes. Dans les Pyrénées-Orientales, la sécheresse n’est plus un accident : c’est un cadre durable, que Météo-France documente et contextualise dans ses analyses sur le département.
Face à cela, plusieurs stratégies convergent : choisir des essences adaptées, densifier l’ombre, couvrir le sol, réduire les surfaces gourmandes en eau, récupérer l’eau quand c’est possible, accepter une esthétique plus « sèche » en été. L’innovation du yucca s’insère dans ce mouvement, en rappelant une évidence parfois oubliée : la meilleure eau, c’est celle qu’on ne perd pas.
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Conclusion : quand la sécheresse force l’inventivité… et la coopération
Dans un département sous tension hydrique, l’idée d’un paysagiste d’Elne a le mérite de déplacer le regard : plutôt que de chercher toujours plus d’eau, il tente de mieux retenir celle qui existe, en transformant un déchet végétal en ressource. Son expérience n’est pas une solution miracle, mais un signal : l’adaptation peut aussi venir d’un geste simple, ancré dans le terrain, et potentiellement duplicable si une filière locale suit.
À l’heure où les restrictions sécheresse se succèdent et où les nappes du Roussillon restent fragiles, chaque litre économisé compte. Et si l’avenir du jardin méditerranéen passait moins par la lutte contre la nature que par l’art d’en épouser les règles, sol compris ?
En attendant des solutions durables, les habitants doivent s’adapter aux nouvelles règles : piscines gonflables réglementées et barbecues interdits dans certains départements en période de sécheresse.