« On a dépassé les 140 » : Nuñez se félicite des expulsions d’Algériens — les chiffres disent autre chose

Le ministre de l’Intérieur Laurent Nuñez s’est exprimé jeudi sur CNews et Europe 1 pour annoncer la reprise des reconduites de ressortissants algériens en situation irrégulière. Un chiffre brandi comme une victoire — 140 expulsions depuis le début de l’année — qui, mis en perspective avec les centaines de milliers d’obligations de quitter le territoire non exécutées, soulève bien plus de questions qu’il n’apporte de réponses.
Un voyage à Alger qui aurait tout débloqué
Laurent Nuñez a tenu à raconter la chronologie sur le plateau de CNews. « Quand je suis allé en Algérie à la mi-février, nous n’avions aucun laissez-passer délivré depuis le début de l’année et on avait fait quelques reconduites », a-t-il déclaré. Son déplacement diplomatique aurait donc servi de déclic. « Depuis que je suis allé en Algérie, c’est reparti », a-t-il ajouté, le ton satisfait.

Concrètement, le ministre évoque 120 laissez-passer consulaires délivrés par Alger depuis sa visite, et un total de 140 reconduites effectives depuis janvier 2025. Pour rappel, ces laissez-passer sont le document indispensable sans lequel aucune expulsion ne peut avoir lieu : c’est le pays d’origine qui doit accepter de reprendre son ressortissant. L’Algérie avait drastiquement réduit leur délivrance depuis l’été 2024.
Nuñez a également évoqué la prochaine étape de ces négociations : obtenir la possibilité d’organiser des « vols groupés », c’est-à-dire l’expulsion de plusieurs ressortissants algériens dans un même avion. Une pratique courante avec d’autres pays, mais qui reste un point de friction majeur avec Alger. Et c’est justement ce blocage qui révèle l’ampleur du décalage entre le discours officiel et la réalité du terrain.
700 Algériens en rétention pour 2 000 places : un ratio qui interpelle
Interrogé sur la composition des centres de rétention administrative (CRA), le ministre a lui-même lâché un chiffre éloquent : « un peu plus de 700 » ressortissants algériens sur environ 2 000 places disponibles. Soit entre 30 et 40 % de l’ensemble des retenus. Aucune autre nationalité n’occupe une telle proportion dans le dispositif français de rétention.

Ce déséquilibre s’explique par l’année de gel quasi total des expulsions vers l’Algérie. La Cimade, association de défense des droits des migrants, avait alerté fin mars sur la reprise discrète de ces reconduites après douze mois d’interruption. Le ministère de l’Intérieur n’avait jusqu’alors jamais confirmé publiquement cette reprise.
Résultat : des centaines de personnes sous le coup d’une obligation de quitter le territoire restent dans ces centres sans perspective rapide d’éloignement, ce qui engorge un système déjà sous tension. Avec 140 reconduites en quatre mois, le rythme actuel permettrait d’expulser environ 420 personnes sur l’année — à peine plus de la moitié des Algériens actuellement en CRA. Mais le vrai gouffre se situe ailleurs.
140 reconduites face à des dizaines de milliers d’OQTF
C’est le point que le ministre n’a pas abordé sur le plateau, et qui constitue pourtant le cœur du problème. Selon les estimations les plus couramment citées, la France délivre chaque année plus de 100 000 obligations de quitter le territoire français (OQTF), toutes nationalités confondues. Le taux d’exécution réel oscille entre 7 et 10 % selon les années, un chiffre que plusieurs responsables politiques dénoncent régulièrement.
Pour les ressortissants algériens spécifiquement, les OQTF se comptent en milliers. Rapporter 140 reconduites à cette réalité donne une proportion infinitésimale. « Évidemment, il faut qu’on fasse mieux, évidemment il faut qu’on fasse plus », a d’ailleurs concédé Nuñez lui-même, tout en se félicitant que « les choses se sont réamorcées ».
La question de l’immigration irrégulière en France dépasse largement le cas algérien, mais ce dernier cristallise les tensions depuis des mois. Le nombre total de personnes en situation irrégulière sur le territoire français fait lui-même l’objet de débats enflammés, certains élus avançant des chiffres allant de 600 000 à 900 000 personnes, sans qu’aucune estimation officielle ne fasse consensus.
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Le Sahara occidental, point de départ de la crise
Pour comprendre pourquoi les expulsions vers l’Algérie ont été gelées pendant un an, il faut remonter à l’été 2024. La France reconnaît alors officiellement la souveraineté du Maroc sur le Sahara occidental, un territoire contesté depuis cinquante ans. Le Front Polisario, mouvement indépendantiste soutenu militairement et diplomatiquement par l’Algérie, s’y oppose. L’ONU considère toujours le statut de ce territoire comme « non défini ».

Cette décision diplomatique a provoqué une rupture brutale entre Paris et Alger. En représailles, l’Algérie a cessé de délivrer les laissez-passer consulaires nécessaires aux expulsions. Les reconduites se sont retrouvées mécaniquement bloquées, les CRA se sont remplis, et la situation est devenue un argument politique majeur pour l’opposition.
L’ancien ministre de l’Intérieur Bruno Retailleau avait alors adopté une posture de confrontation assumée avec Alger. Menaces de réduction des visas, déclarations musclées, bras de fer médiatique : une stratégie qui n’a produit aucun résultat concret sur le terrain des expulsions. L’Algérie n’a pas cédé d’un pouce tant que le rapport de force restait frontal.
La méthode Nuñez : l’apaisement paie-t-il vraiment ?
Laurent Nuñez a pris le contre-pied total de son prédécesseur. Depuis sa nomination, le nouveau locataire de la Place Beauvau privilégie le dialogue discret avec Alger. Son déplacement de février relevait de cette logique : renouer le contact, obtenir des gestes concrets sans humilier publiquement l’interlocuteur algérien. Emmanuel Macron lui-même avait critiqué ceux qui voulaient « se fâcher avec l’Algérie ».
Les 120 laissez-passer et les 140 reconduites sont donc présentés comme la preuve que cette méthode fonctionne. « Je m’en félicite, on va poursuivre dans ce dialogue existant avec l’Algérie », a insisté le ministre. Mais des voix s’élèvent pour souligner que ce « résultat » reste dérisoire au regard de l’enjeu. Les mesures prises ces derniers mois sur la naturalisation n’ont pas non plus inversé la tendance globale.
Jordan Bardella, président du Rassemblement national, avait d’ailleurs interpellé directement Nuñez il y a quelques semaines en lui demandant de fournir une estimation précise du nombre de clandestins présents en France. Le ministre n’avait pas répondu sur ce point. La question reste ouverte.
Un bilan qui ne convainc personne
À droite et à l’extrême droite, les 140 reconduites sont jugées ridicules. Le calcul est vite fait : cela représente environ une expulsion par jour, pour un pays qui concentre à lui seul 35 à 40 % des retenus en CRA. « J’aurais honte à sa place », résument sans nuance les critiques les plus virulents sur les réseaux sociaux.
À gauche et dans les associations comme la Cimade, la reprise même des expulsions est contestée sur le plan des droits fondamentaux. Certains dénoncent des situations individuelles dramatiques, avec des personnes installées en France depuis des années, ayant des attaches familiales, renvoyées vers un pays qu’elles ont parfois quitté depuis l’enfance.
Entre ces deux camps irréconciliables, Laurent Nuñez tente de tracer une voie médiane qui, pour l’instant, ne satisfait ni les partisans de la fermeté ni les défenseurs des droits des migrants. Les prochains mois diront si les « vols groupés » deviennent réalité, et si le rythme des expulsions s’accélère suffisamment pour dépasser le stade du symbole. Mais au regard des chiffres actuels, le chemin reste considérable — et le ministre le sait probablement mieux que quiconque.