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Hantavirus : « J’ai perdu mon papa et mes sœurs en un mois », ce village argentin porte encore les cicatrices

Publié par Killian le 13 Mai 2026 à 17:03

Alors que l’hantavirus fait la une des médias depuis l’épisode du bateau de croisière MV Hondius, un village argentin de 1 300 âmes connaît ce cauchemar depuis des années. À Epuyen, en Patagonie, une épidémie a emporté 11 vies entre 2018 et 2019. Parmi les survivants, des familles brisées qui n’ont jamais vraiment guéri. Leurs témoignages, recueillis par actu.fr, donnent un visage humain à un virus que le monde entier redécouvre aujourd’hui.

Village d'Epuyen niché dans les montagnes de Patagonie

Une fête d’anniversaire, puis la mort en cascade

Tout commence en novembre 2018, autour d’une table. Une fête d’anniversaire banale, dans ce petit village niché au cœur de la province de Chubut. Parmi les convives, un porteur du virus encore asymptomatique. Personne ne le sait. Personne ne se méfie.

Aldo Valle, père de famille, est assis à la même table. Quelques jours plus tard, il tombe malade. Puis il meurt. Sa fille Mailen, 33 ans aujourd’hui, raconte avec une voix encore fragile : « La personne qui avait le virus était à la même table que lui. À cette table, il y a eu plusieurs contaminations et des personnes sont mortes. »

Mais le drame ne s’arrête pas là. Les funérailles d’Aldo deviennent elles-mêmes un nouveau foyer de transmission. Quelques jours après l’enterrement de leur père, les deux sœurs de Mailen contractent le virus à leur tour. Elles n’y survivront pas. « Perdre mon papa et mes deux sœurs en moins d’un mois… », souffle Mailen, incapable de terminer sa phrase.

En l’espace de quelques semaines, l’hantavirus a fauché trois membres d’une même famille. Et Epuyen n’en était qu’au début de son calvaire.

Un virus que personne ne comprenait vraiment

Ce qui rend cette histoire encore plus cruelle, c’est le manque d’information à l’époque. En 2018, même dans les régions où l’hantavirus est endémique, les connaissances restaient parcellaires. « On savait très peu de choses sur la maladie », confirme Mailen, convaincue qu’un diagnostic plus rapide « aurait pu tout changer ».

Rongeur colilargo vecteur de l'hantavirus en Patagonie

L’épidémiologiste Jorge Díaz, qui a participé à la réponse sanitaire sur place, rappelle un fait méconnu : la transmission entre humains de la souche Andes n’avait été identifiée qu’en 1996 dans cette zone de Patagonie. Une découverte relativement récente, qui explique en partie l’impréparation des autorités locales face à une propagation aussi rapide.

Car contrairement à la plupart des hantavirus dans le monde, la souche Andes présente une particularité redoutable : elle peut se transmettre d’homme à homme. C’est d’ailleurs cette même souche qui inquiète l’OMS dans l’affaire du MV Hondius. Le vecteur principal reste un petit rongeur local, le « raton colilargo », une sorte de rat à longue queue qui vit dans les forêts andines. Mais une fois le virus installé chez l’humain, la chaîne de contamination peut s’emballer.

En Argentine, l’hantavirus provoque chaque année plusieurs dizaines de cas, principalement dans les provinces du sud. Pourtant, à l’international, personne ou presque n’en parlait. Jusqu’à récemment, aucun traitement ni vaccin n’existait pour cette maladie. Et c’est toujours le cas.

45 jours de quarantaine, bien avant le Covid

Pour enrayer l’épidémie, les autorités argentines prennent une décision radicale : une centaine d’habitants d’Epuyen sont placés en isolement obligatoire. Pendant 45 jours. Interdiction de sortir, de recevoir, de vivre normalement. Nous sommes fin 2018, plus d’un an avant que le mot « confinement » ne devienne universel avec la pandémie de Covid-19.

Pour un village de 1 300 habitants, l’impact est colossal. Les familles sont séparées. Les commerces tournent au ralenti. La vie sociale s’effondre du jour au lendemain. Mais au-delà de l’isolement sanitaire, c’est un autre virus qui se propage : la peur de l’autre.

Les médias argentins ne tardent pas à surnommer Epuyen « le village de la peur ». Une étiquette qui colle à la peau des habitants bien au-delà de la crise sanitaire. « On se sentait très stigmatisés », se souvient Mailen. Selon plusieurs témoignages, des commerces des villages voisins refusaient carrément l’entrée aux habitants d’Epuyen. Être originaire de ce village revenait à porter une marque invisible.

Et quand la stigmatisation s’ajoute au deuil, les cicatrices deviennent presque impossibles à refermer. D’autant que certains habitants ont été désignés coupables par la rumeur.

« Patient zéro » : quand un homme devient un paria

Survivant de l'hantavirus face aux incendies en Patagonie

Isabel Díaz n’oubliera jamais ce que sa famille a traversé. Son père Victor, présent à la fameuse fête d’anniversaire, a été identifié comme le « patient zéro » de l’épidémie. Un statut qui, dans un petit village où tout le monde se connaît, équivaut à une condamnation sociale.

« On le regardait de travers », raconte Isabel. Victor, qui avait simplement assisté à un anniversaire comme n’importe quel voisin, s’est retrouvé pointé du doigt par toute une communauté terrifiée. Sa femme, contaminée quelques semaines plus tard, n’a pas survécu. Malgré le deuil, malgré sa propre maladie, Victor a dû affronter le rejet.

« Ce n’est pas de sa faute si on tombe malade ! Ou si on est d’Epuyen, ou si on est cas zéro », insiste Isabel avec une colère intacte. On retrouve ce même mécanisme de désignation du patient zéro dans la crise récente du MV Hondius, où un ornithologue a été pointé du doigt par les médias.

Victor, aujourd’hui âgé de 74 ans, a survécu à l’hantavirus. Puis au Covid-19. Il se souvient encore des premiers symptômes du virus : « Ça a commencé par une faiblesse. Je n’avais pas envie de manger. » Des signes discrets, presque anodins, qui précédaient pourtant une tempête.

Un village qui n’en finit plus de se relever

Depuis l’épidémie, les habitants d’Epuyen ont changé. Pas seulement dans leur tête, mais dans leurs gestes quotidiens. Les dépendances sont aérées systématiquement. Certains espaces sont désinfectés régulièrement. La lutte contre les rongeurs porteurs du virus est devenue un réflexe. Des précautions que beaucoup de Français découvrent à peine, alors que 22 cas contacts ont été hospitalisés dans l’Hexagone récemment.

Mais la nature ne laisse aucun répit à ce coin de Patagonie. Victor Díaz, survivant du virus et de la pandémie, fait désormais face à une autre catastrophe : les incendies qui ravagent régulièrement les forêts de la région. Quand on le retrouve devant les arbres calcinés de son terrain, tronçonneuse à la main, il lâche avec un humour noir qui résume tout : « C’est une épreuve après l’autre, après l’autre ! »

Le mot « résilience » est devenu un cliché galvaudé. Mais pour les habitants d’Epuyen, il correspond à une réalité crue : survivre, enterrer ses proches, être rejeté par ses voisins, reconstruire, puis recommencer face à un nouvel incendie. Alors que l’OMS surveille la souche Andes avec une inquiétude croissante et que des prédictions alarmistes circulent sur les réseaux, ce village argentin rappelle une vérité simple : derrière les chiffres et les alertes sanitaires, il y a des familles qui portent encore le poids d’un deuil que personne n’a vu venir.

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