Racisme en France : près d’un Français sur deux dit en avoir été victime
C’est un chiffre qui frappe fort. Selon un sondage Ifop réalisé pour la Licra, 46 % des personnes interrogées en France estiment avoir déjà été victimes de racisme. Pas un ressenti vague ou lointain : des moqueries, des insultes, des menaces, voire des violences physiques. L’enquête, menée auprès de plus de 14 000 personnes, dresse un portrait alarmant d’un phénomène que beaucoup aimeraient croire en recul.
Des chiffres qui parlent d’eux-mêmes

Quand on entre dans le détail, le constat est sans appel. Un quart des sondés (25 %) rapporte avoir subi des moqueries désobligeantes ou des propos vexants liés à leurs origines. Même proportion (24 %) pour les insultes ou injures à caractère raciste. Mais ça ne s’arrête pas là.
14 % des répondants disent avoir été menacés, 11 % avoir été victimes de vols ou de dégradations motivés par le racisme, et 9 % avoir subi des violences physiques. Des chiffres qui montrent que le phénomène ne se limite pas à des « petites remarques » : il touche à l’intégrité des personnes, parfois physiquement.
Comme l’écrit l’Ifop dans son rapport, « le racisme est loin d’être un phénomène marginal ou résiduel » en France. Et les données lui donnent raison.
Les minorités visibles en première ligne
Sans surprise, les personnes appartenant aux minorités visibles sont les plus exposées. 80 % des personnes perçues comme « noires » affirment avoir déjà subi du racisme. Chez les personnes perçues comme « arabes », ce chiffre atteint 70 %. Omar Sy avait déjà dressé un constat similaire il y a quelques années, rappelant la réalité quotidienne des personnes noires en France.
Fait notable : 39 % des personnes « blanches » déclarent aussi avoir été victimes de racisme. L’Ifop précise toutefois que ces situations sont « structurellement différentes ». Elles concernent davantage les personnes non françaises de naissance, celles qui ont un accent, qui appartiennent à une minorité religieuse ou qui vivent dans un quartier populaire.
L’institut insiste sur un point essentiel : l’hostilité vécue par les personnes blanches « ne s’accompagne pas du même degré de systématicité institutionnelle, ni de la même épaisseur historique, ni du même effet de cumul ». En clair, le racisme existe dans plusieurs directions, mais ses mécanismes et ses conséquences ne sont pas équivalents. Le débat sur le racisme anti-blanc, popularisé par l’extrême droite, est ainsi documenté mais recontextualisé par les données.
La religion, un facteur aggravant majeur

L’appartenance religieuse constitue un second facteur d’exposition massif au racisme, surtout quand elle est visible. Les musulmans arrivent en tête : 79 % d’entre eux déclarent avoir subi des discriminations liées à leur foi. Les juifs ne sont pas loin, avec 69 %. Suivent les bouddhistes (64 %) et les catholiques (43 %).
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L’Ifop souligne que « les discriminations à caractère religieux s’ajoutent aux discriminations ethno-raciales pour former des expériences cumulées ». Autrement dit, être noir et musulman, ou arabe et pratiquant, multiplie les risques d’être visé. La Grande Mosquée de Paris avait d’ailleurs alerté sur cette montée de la « musulmanophobie » il y a peu.
Cette réalité religieuse touche aussi la communauté juive de plein fouet. Des scandales récents autour de propos antisémites ont montré que ce rejet reste profondément ancré dans certaines sphères.
L’école et le travail : des terrains minés
Où le racisme frappe-t-il le plus ? Deux lieux reviennent constamment dans les témoignages : l’école et le monde professionnel. Plus d’un tiers des personnes perçues comme « arabes » (35 %) et « est-asiatiques » (34 %) disent avoir subi des discriminations dans un établissement scolaire. Un environnement censé protéger et émanciper.
Au travail, le tableau n’est pas plus réjouissant. Près de 30 % des personnes noires rapportent avoir été discriminées professionnellement en raison de leur couleur de peau. Des cas concrets de discrimination à l’embauche émergent régulièrement dans l’actualité, confirmant ce que les statistiques montrent à grande échelle.
Et puis il y a la police. Plus d’un tiers des personnes noires ou arabes (34 %) estiment avoir été traitées de façon injuste par les forces de l’ordre au cours des douze derniers mois. C’est presque le double de la moyenne nationale (19 %). Un fossé qui nourrit une défiance profonde envers les institutions.
Des stratégies d’évitement massives

Face à ces violences, les victimes ne restent pas passives. Mais leur réponse n’est pas toujours celle qu’on imagine. Plus d’un Français sur deux (52 %) confronté à des discriminations racistes ou religieuses a adopté ce que les chercheurs appellent une « stratégie d’évitement ».
Concrètement, 39 % évitent certaines rues ou certaines zones. 19 % dissimulent leurs origines sur internet ou les réseaux sociaux. Et 19 % évitent d’afficher une apparence « susceptible de révéler leurs origines ». On parle ici de personnes qui modifient leur quotidien, leur apparence, leur comportement, pour échapper aux agressions.
Les chiffres par communauté religieuse sont encore plus frappants : 81 % des Français juifs ont recours à ces stratégies d’évitement, contre 58 % des musulmans et 54 % des catholiques. Les polémiques récurrentes autour de la visibilité religieuse dans l’espace public éclairent ces comportements d’autodéfense.
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22 % des victimes ont pensé à quitter la France
Le chiffre le plus glaçant est peut-être celui-ci : 22 % des victimes d’agressions ou de discriminations ont déjà envisagé de quitter la France. Pas déménager dans une autre ville. Quitter le pays. Parmi les Français juifs, ce taux grimpe à 55 %. Chez les musulmans, il atteint 46 %.
On parle de citoyens français qui envisagent l’exil parce qu’ils ne se sentent plus en sécurité chez eux. Les propos de Mathieu Kassovitz sur l’identité française et le racisme trouvent ici une résonance particulière.
Ces données arrivent dans un contexte où les chiffres officiels confirment la tendance. Selon le ministère de l’Intérieur, plus de 9 700 crimes ou délits à caractère raciste, xénophobe ou antireligieux ont été enregistrés en 2025, soit une hausse de 5 % par rapport à 2024. Sur la dernière décennie, la progression moyenne est de 7 % par an.
Une enquête d’une ampleur inédite
Ce sondage se distingue par son envergure exceptionnelle. Réalisé par téléphone entre le 8 août et le 2 septembre 2025, il a interrogé 14 025 personnes représentatives de la population française âgée de 15 ans et plus. Un échantillon massif qui donne aux résultats une solidité statistique rare pour ce type d’enquête.
La Licra, à l’origine de cette commande, souhaitait mesurer l’ampleur réelle du phénomène avec des outils identiques pour toutes les populations. Lilian Thuram avait récemment parlé de négrophobie, rejoignant une prise de conscience qui dépasse désormais les cercles militants.
Ce que ce sondage montre, au fond, c’est que le racisme en France n’est pas une affaire de cas isolés ou de « ressenti exagéré ». C’est une réalité massive, documentée, chiffrée, qui touche presque une personne sur deux et pousse des millions de citoyens à modifier leur vie quotidienne. Le genre de données qu’on ne peut plus ignorer.