Requins en Nouvelle-Calédonie : l’attaque du 3 janvier relance la polémique sur une technique “invisible” qui attire les prédateurs
Le 3 janvier, au Grand Coude de Kele, sur la côte ouest calédonienne. Un moniteur de plongée a été mordu aux bras par une femelle requin bouledogue d’environ trois mètres dans une affaire rapporter par Calédonie 1re.

Dans un territoire où le “risque requin” est déjà un sujet explosif, l’incident a fait émerger une pratique contestée dans le milieu. Le “craquage” d’une bouteille en plastique sous l’eau pour attirer les squales.

Une morsure qui ne ressemble pas aux autres
Les faits, d’abord. Le samedi 3 janvier 2026, un bateau parti de Nouméa pour une croisière plongée s’arrête sur un site réputé. Le Grand Coude de Kele, entre Moindou et Bourail. Pendant l’exploration, un plongeur – présenté comme moniteur – est chargé puis mordu à deux reprises au niveau des bras. Par un requin bouledogue femelle d’environ trois mètres. Selon les premiers récits publiés localement.
Ce type d’attaque surprend des professionnels habitués à côtoyer des requins sur ces spots sans incident. Un gérant de club explique ainsi avoir réalisé “des milliers de plongées” sur la zone sans observer une agressivité comparable. En l’absence de stimulus humain. Au-delà du choc, la conséquence est immédiate. Annulations en chaîne, clientèle inquiète. Et saison fragilisée pour une activité qui fait vivre une partie du tourisme de la côte ouest.

Le “craquage de bouteille”, une polémique née d’un témoignage
Ce qui fait basculer l’affaire, c’est l’émergence d’un récit interne au milieu de la plongée. Une personne présente dans la palanquée affirme que la rencontre n’aurait pas été “non provoquée”. Le requin aurait réagi à un craquement sonore produit sous l’eau par une bouteille en plastique comprimée volontairement. L’objectif, selon ces témoignages, est d’imiter des signaux sonores associés à l’alimentation pour susciter l’approche du requin, sans le nourrir.
Un couple de touristes australiens dit avoir observé la même pratique lors d’une sortie en octobre. Des bouteilles en plastique auraient été descendues sous l’eau pour produire ce bruit “afin d’attirer les requins”. Leur inquiétude est simple et, dans ce dossier, centrale. On ne maîtrise pas la façon dont un animal opportuniste interprète ce signal. Ni la distance à laquelle il peut le percevoir.
La nuance est importante. En Nouvelle-Calédonie, le nourrissage des requins est précisément encadré. Et, en province Sud, le cadre réglementaire a été durci. La perturbation intentionnelle des requins y est prohibée. Et le texte cite explicitement le “shark feeding” comme une forme de perturbation. Mais la controverse actuelle vise justement une zone grise. Stimuler sans nourrir, “attirer” sans appât, provoquer une réaction sans laisser de trace.

Pourquoi un simple bruit peut attirer un requin
Pour comprendre pourquoi ce “craquage” inquiète, il faut revenir aux sens du requin. Dans l’imaginaire collectif, tout commencerait par l’odeur. En réalité, de nombreuses espèces – dont les grands carcharhinidés – s’orientent aussi grâce aux signaux sonores et vibratoires. Particulièrement dans les basses fréquences.
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Dès les années 1960, des chercheurs ont montré que de grands requins. En milieu naturel, étaient attirés par des sons pulsés de basse fréquence. Typiquement associés à un animal en difficulté. La littérature scientifique plus récente rappelle que le son peut modifier le comportement. Avec des réponses variables selon les contextes, l’espèce, et l’habituation.
C’est précisément ce que redoutent les plongeurs opposés au “craquage”. Un spécialiste local des attaques. Cité dans la presse calédonienne, avance que ce bruit pourrait reproduire celui d’un “squelette de poisson dévoré”. Autrement dit, un signal qui appartient au champ alimentaire du requin. Et si l’animal associe ce stimulus à une situation de compétition ou de proie vulnérable. Le plongeur le plus proche devient, au mieux, un obstacle, au pire, une cible.

Le requin bouledogue, un “voisin” des zones humaines
La présence du requin bouledogue dans cette histoire n’a rien d’anodin. Carcharhinus leucas est une espèce côtière, robuste, capable d’évoluer dans des eaux peu profondes et parfois troubles. Y compris en estuaire. Le Florida Museum rappelle que l’espèce peut atteindre environ 340 cm et fréquente volontiers les milieux proches du rivage.
Cette proximité explique pourquoi le bouledogue est souvent cité parmi les espèces impliquées dans des morsures sur l’humain à l’échelle mondiale/ %ême si le risque demeure statistiquement faible pour chaque baigneur pris individuellement. À cela s’ajoute un paradoxe. Le requin bouledogue fait partie des espèces sous pression dans plusieurs régions. Et il est classé “Vulnérable” au niveau global par des évaluations faisant référence à l’UICN. Autrement dit, une espèce potentiellement dangereuse n’en est pas moins une espèce à protéger, ce qui rend chaque décision publique – prévention, régulation, interdictions – politiquement inflammable.

Quand la peur déclenche l’économie… et la politique
Le témoin qui met en cause le “craquage de bouteille” le dit explicitement : il redoute une réaction “excessive”, notamment l’abattage, et l’effet domino sur le tourisme plongée. Ce scénario est loin d’être théorique. Sur la côte ouest, des professionnels disent déjà constater une baisse de fréquentation après l’attaque, alors même que certains spots étaient considérés comme “routiniers”.
C’est là que la question devient politique. La province Sud rappelle qu’un plan d’actions “requins” a été mis en place depuis 2019 et qu’il comporte 44 mesures, mêlant prévention, information, renforcement réglementaire, acquisition de données scientifiques et concertation. Mais elle regrette aussi que le “volet régulation”, engagé depuis juin 2019, n’ait pas pu se poursuivre en raison de recours portés par l’association Ensemble pour la planète (EPLP), un point confirmé dans des reprises de presse locale.
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En face, les associations environnementales dénoncent régulièrement ce qu’elles perçoivent comme une instrumentalisation des drames humains pour justifier des politiques jugées inefficaces ou dommageables pour la biodiversité. Dans cet équilibre tendu, un élément nouveau apparaît : si une pratique humaine augmente la probabilité d’un incident, alors le débat ne porte plus seulement sur “trop de requins”, mais sur “trop de comportements à risque”.
Un angle mort de la prévention : ce qu’on tolère sous l’eau
En matière de sécurité, la province Sud et les sites institutionnels de prévention insistent sur des principes constants : ne pas nourrir les requins, ne pas jeter de restes à l’eau au mouillage, éviter les gestes qui attirent la faune vers les zones de baignade. Ce sont des recommandations de bon sens, répétées parce qu’elles fonctionnent surtout comme une responsabilité collective : moins d’attracteurs, moins de situations ambiguës.
Or, le “craquage de bouteille” vient percuter ce socle. Il ne s’agit plus d’une attraction involontaire (des déchets, une chasse sous-marine, un poisson blessé), mais d’une stimulation volontaire en pleine immersion, au contact direct de plongeurs. Même si l’intention est parfois touristique – “voir des requins” sans appât – l’effet, lui, peut être celui d’un déclencheur.
La science ne dit pas que tel bruit “provoque” mécaniquement une attaque. Elle dit quelque chose de plus dérangeant : les requins peuvent être attirés par des sons pulsés de basse fréquence, et l’exposition répétée à un stimulus peut modifier les réponses selon les individus et les contextes. Ce sont exactement les conditions d’une dérive : un geste jugé “efficace” parce qu’il fait apparaître un requin, jusqu’au jour où il provoque la mauvaise réaction, rendant même les combinaisons de protection inefficaces.
Vers une clarification, plutôt qu’une chasse
L’enjeu, désormais, est d’éviter les conclusions faciles. Réclamer une “chasse” après chaque incident est politiquement tentant, mais scientifiquement contesté dans de nombreux contextes, et socialement explosif en Nouvelle-Calédonie. À l’inverse, nier tout lien entre pratiques humaines et comportements animaux revient à laisser prospérer des gestes risqués dans un secteur déjà fragile.
Le dossier du 3 janvier pose donc une question très concrète, presque administrative : comment encadrer ce qui ressemble à une attraction volontaire, sans nourriture, mais avec un stimulus potentiellement assimilé à un signal alimentaire ? La réglementation a déjà identifié le nourrissage comme une perturbation intentionnelle. Le débat, lui, réclame peut-être une étape de plus : nommer et interdire – ou à minima proscrire dans les chartes professionnelles – les techniques acoustiques destinées à provoquer une approche.
Que retenir ?
L’attaque du 3 janvier au Grand Coude de Kele n’est pas seulement un fait divers maritime. Elle agit comme un révélateur : dans un territoire où le “risque requin” est déjà un champ de bataille politique, un geste discret, presque banal, peut suffire à transformer une plongée d’observation en interaction dangereuse.
Si l’enquête et les témoignages confirment l’existence du “craquage de bouteille”, la réponse la plus efficace pourrait être la plus simple : éliminer les stimuli volontaires et rendre à l’océan ce qu’il exige pour cohabiter avec l’humain, de la prudence, de la méthode et une règle d’or… ne pas provoquer ce qu’on ne maîtrise pas.