Australie : après plusieurs attaques de requins, les baigneurs appelés à éviter la mer et à se tourner vers les piscines
L’Australie vit avec le risque requin depuis toujours. Cependant, la répétition des attaques sur un laps de temps aussi court a de quoi marquer les esprits.
Entre dimanche et mardi, quatre incidents ont été recensés le long de la côte de Nouvelle-Galles du Sud. Dont plusieurs autour de Sydney. Au cœur de la saison estivale.
Sydney et la côte est sous tension après une rafale d’incidents
D’après ABC et plusieurs médias australiens. L’un des cas les plus graves concerne un garçon de 12 ans. Mordu aux jambes dans le secteur de Shark Beach, dans le port de Sydney, et hospitalisé dans un état critique. Dans le même créneau, un jeune surfeur a évité la blessure lorsque sa planche a été mordue, tandis que d’autres attaques ont touché des surfeurs, dont l’un grièvement, à proximité de Manly et plus au nord sur la côte.
Face à l’enchaînement, des plages ont été fermées par précaution, notamment dans le nord de Sydney. Les patrouilles ont été renforcées et les autorités ont multiplié les alertes. Dans la dépêche reprise par l’AFP, Surf Life Saving New South Wales a été très clair : « Just go to a local pool », autrement dit, « allez simplement à la piscine municipale », car « les plages ne sont pas sûres » tant que l’eau reste trouble. Le message tranche avec la culture locale, où l’océan fait partie du quotidien. Il dit aussi quelque chose de la situation météorologique du moment.
Car cette séquence d’attaques s’inscrit dans un contexte précis. Ces derniers jours, la région a connu de fortes précipitations. Les services de secours ont signalé des risques d’inondations locales, tandis que les cours d’eau ont charrié vers la mer des volumes importants d’eau douce, de sédiments et de débris. Résultat : un littoral plus sombre, plus chargé, avec une visibilité réduite. Or, c’est précisément le type d’environnement qui augmente les chances de rencontre entre humains et requins, surtout quand les plages sont très fréquentées.
Pourquoi les requins bouledogues s’approchent quand l’eau devient trouble
Les requins « bouledogues » (bull sharks) sont au centre des hypothèses avancées. Plusieurs experts cités par la presse australienne évoquent des indices compatibles avec cette espèce, notamment la nature des morsures et la localisation des incidents. The Guardian parle d’une « tempête parfaite » : pluies, eau trouble, déplacement des proies et présence de requins près des zones de baignade.
Le requin bouledogue est un cas particulier. Il supporte très bien les variations de salinité et fréquente volontiers les estuaires. En clair, il peut remonter des rivières et circuler dans des eaux saumâtres, là où d’autres espèces restent surtout au large. En Nouvelle-Galles du Sud, les autorités communiquent depuis des années sur cette réalité. Le programme SharkSmart du gouvernement rappelle que des requins bouledogues sont régulièrement détectés dans les estuaires et autour de Sydney pendant la saison chaude, et que certains individus effectuent de longs déplacements. Un fact-sheet officiel souligne aussi que les requins bouledogues peuvent migrer sur de très grandes distances, et qu’ils sont observés en été dans des zones comme le port de Sydney.
Une confirmation par la science
La science confirme ce lien étroit entre bouledogues et milieux estuariens. Une étude publiée dans Scientific Reports a suivi, par télémétrie acoustique, des requins bouledogues dans le port de Sydney sur plusieurs années, mettant en évidence des périodes de résidence et des mouvements liés aux conditions environnementales. Dit autrement, ces requins ne sont pas des « visiteurs impossibles » à Sydney Harbour : ils peuvent y être présents et s’y déplacer.
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Alors, que changent les pluies ? Lorsque de gros volumes d’eau douce se déversent en mer, ils modifient la distribution des poissons et des petits animaux. Ils peuvent aussi concentrer des proies près des embouchures, ce qui attire les prédateurs. Selon la dépêche AFP, le chercheur Culum Brown (université Macquarie) résume l’idée ainsi : les bouledogues sont attirés par ces afflux d’eau douce, car ils y trouvent plus facilement de quoi se nourrir. Même sans généraliser à l’excès, la logique écologique est cohérente : plus l’eau est chargée, plus la chasse se fait « à l’aveugle », et plus le risque de confusion augmente. The Guardian rappelle d’ailleurs que ces requins s’orientent très bien en faible visibilité, notamment grâce à des capteurs capables de détecter les champs électriques émis par les proies.
« Allez à la piscine » : un conseil qui reflète une gestion du risque très pragmatique
La recommandation de Surf Life Saving NSW, rapportée par l’AFP, a frappé parce qu’elle renverse un réflexe culturel. Dans les banlieues côtières de Sydney, aller à la plage, nager, surfer, fait partie de la routine. Conseiller la piscine municipale revient à dire que, ponctuellement, le système habituel de sécurité ne suffit plus.
En temps normal, l’Australie dispose d’un encadrement dense : drapeaux, sauveteurs, consignes, fermetures en cas de danger, et une communication très structurée. Mais cette fois, les secouristes insistent sur un paramètre simple : l’eau est trop trouble. Ils estiment que cela « favorise l’activité » des bouledogues et qu’il faut attendre une amélioration pour réduire le risque.
Ce type de message a aussi un effet psychologique. Il rappelle que, malgré les dispositifs, l’océan reste un milieu sauvage. À Sydney, cette prise de conscience est d’autant plus forte que certaines attaques ont eu lieu dans ou près de zones réputées plus « protégées », comme le port, où l’on se baigne souvent dans des enclos ou des secteurs abrités. ABC souligne d’ailleurs que les autorités examinent de près les circonstances, y compris les effets de l’eau saumâtre et la nécessité d’améliorer encore l’information du public.
Pour autant, les statistiques aident à remettre l’émotion à sa place. La base de référence en Australie est l’Australian Shark-Incident Database, portée notamment par Taronga Conservation Society Australia, en partenariat avec des universités et le gouvernement de Nouvelle-Galles du Sud. Cette base recense des incidents depuis 1791 et sert de référence nationale. Des bilans récents repris par la presse internationale évoquent un total dépassant 1 280 incidents, avec un peu plus de 250 décès sur toute la période. Dit comme ça, le chiffre impressionne. Mais rapporté à des décennies de fréquentation des plages, le risque individuel reste faible. La difficulté, c’est que quelques journées « atypiques » suffisent à relancer la peur.
Drones, filets, « SMART drumlines » : l’arsenal australien, et ses limites
Après cette série d’attaques, les autorités ont annoncé un renforcement des moyens. Selon le Washington Post, les patrouilles par drones ont été intensifiées sur certains secteurs, avec une logique simple : détecter plus tôt, alerter plus vite, évacuer plus efficacement. L’État s’appuie aussi sur des technologies déjà en place.
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Le programme SharkSmart décrit un dispositif mêlant marquage, stations d’écoute acoustiques et alertes via application. Le gouvernement de Nouvelle-Galles du Sud met en avant un réseau de stations capables de détecter les requins équipés de balises lorsqu’ils passent à proximité, puis d’envoyer une notification. SharkSmart explique aussi le rôle des « SMART drumlines », des lignes équipées de capteurs et conçues pour capturer temporairement certains requins afin de les marquer et de les relâcher au large, plutôt que de les tuer systématiquement. Ce type de stratégie vise un équilibre : sécurité publique, mais aussi conservation des espèces et limitation des effets sur l’écosystème.
La tentation du grand ménage
Dans le débat public, la tentation du « grand ménage » revient toujours. Après des attaques, certains réclament des mesures plus radicales. Pourtant, ABC rapporte que le Premier ministre de Nouvelle-Galles du Sud, Chris Minns, a écarté l’idée d’abattre des requins à Sydney, tout en maintenant certains dispositifs comme les filets dans des zones spécifiques. Le sujet reste explosif : les requins sont des prédateurs clés, et les campagnes de « culling » sont contestées pour leur efficacité réelle, leurs impacts sur d’autres espèces et leur acceptabilité.
Au fond, la réponse la plus immédiate reste celle des secouristes : réduire l’exposition. Quand l’eau devient opaque après les pluies, que les embouchures charrient de la nourriture, et que la côte est pleine de surfeurs, le meilleur moyen de faire baisser le risque, c’est encore de sortir de l’eau. D’où ce conseil, aussi simple que frustrant : piscine municipale, le temps que l’océan « se calme ».
Une peur durable, entre culture du surf et nouveaux équilibres climatiques
Ces attaques ne sont pas qu’un fait divers. Elles posent une question d’époque : comment des sociétés littorales, très exposées et très connectées, gèrent-elles des risques rares mais spectaculaires ? À Sydney, l’océan n’est pas un décor. C’est un espace de sport, de sociabilité et de santé. Le moindre choc se diffuse donc très vite dans toute la communauté.
The Guardian souligne aussi un point plus large : la hausse des rencontres peut s’expliquer par plusieurs facteurs entremêlés. Il y a plus de monde à l’eau, plus longtemps, avec davantage de pratiques (surf, foil, nage en eau libre). Il y a aussi des changements environnementaux qui modifient la répartition de certaines espèces et les dynamiques de proies. La tentation est grande de tout attribuer au climat, mais la réalité est souvent multifactorielle. Ce qui est certain, en revanche, c’est que des épisodes météo intenses, comme des pluies soudaines, rendent les zones côtières plus complexes à surveiller et plus difficiles à « lire » pour les baigneurs.
Dans l’immédiat, les consignes restent prudentes. Les autorités et les sauveteurs recommandent d’éviter l’eau trouble, de se méfier près des embouchures, et de suivre strictement les fermetures de plages. C’est moins spectaculaire que les fantasmes de cinéma, mais infiniment plus utile.
L’océan ne devient pas « dangereux » d’un coup, mais la prudence doit être immédiate
La série d’attaques en Nouvelle-Galles du Sud rappelle une évidence : ce n’est pas la présence d’un requin qui est « anormale », c’est notre sentiment de contrôle qui vacille quand les conditions changent. Les fortes pluies, l’eau trouble et l’afflux de proies près du rivage peuvent créer, sur quelques jours, une configuration à risque.
Dans ce contexte, le conseil rapporté par l’AFP n’a rien d’une panique : c’est une stratégie de réduction d’exposition. À Sydney comme ailleurs, la meilleure technologie reste parfois la plus simple : savoir renoncer, et attendre que l’océan redevienne lisible.