Deux chauffeurs de taxi condamnés pour avoir facilité l’entrée en France de migrants sans papiers
Deux contrôles routiers, deux courses parties de Catalogne… Et, au bout de la route, un dossier judiciaire qui pose une question simple en apparence.
Jusqu’où un chauffeur peut-il être tenu responsable de ce que ses passagers taisent ? Dans les Pyrénées-Orientales, l’affaire rappelle que certains trajets transfrontaliers peuvent soudain prendre une tournure inattendue.
Deux contrôles, deux trajets… et une même question
Mardi 6 janvier 2026, deux chauffeurs de taxi venus de Barcelone se retrouvent devant le tribunal correctionnel de Perpignan. Les faits qui leur sont reprochés remontent à plusieurs mois. Mais l’histoire commence en réalité sur une route, de nuit, à quelques kilomètres de la frontière franco-espagnole.
Les deux hommes ont été interpellés le 13 août 2025, à des endroits différents. Mais sur un axe bien connu de ceux qui traversent la région. L’un est contrôlé au niveau du Le Perthus, sur la départementale D900, un peu après 1 h 00 du matin. L’autre est arrêté au péage du Le Boulou, sur l’autoroute A9, en fin de soirée.
Sur le papier, on parle de courses « classiques » : un client monte, donne une destination, et la voiture file. Sauf que, dans les deux cas, les passagers ne sont pas de simples touristes pressés de rejoindre la mer ou la montagne. Et c’est là que l’affaire bascule, avec un mot qui change tout : situation irrégulière.
Ce détail que peu de gens connaissent, c’est qu’un contrôle de routine peut faire remonter toute une chaîne de soupçons. Le conducteur n’est plus seulement celui qui tient le volant. Il devient, aux yeux de la justice, un maillon possible d’une facilitation de l’entrée sur le territoire.
Ce que les enquêteurs reprochent aux chauffeurs
Dans le premier dossier, le chauffeur explique avoir pris en charge trois personnes de nationalité tunisienne à la gare routière de Barcelone. Un lieu que l’enquête décrit comme étant réputé pour certaines prises en charge sensibles. Ce qui pèse lourd dans l’interprétation des faits au tribunal.
Les passagers, eux, donnent des montants précis. Ils déclarent avoir payé 150 € pour l’un, et 350 € pour les deux autres. Le chauffeur répond avec une logique de comptabilité. Selon lui, la course correspond à un aller-retour facturé 400 €. Avec un tarif habituel annoncé à 0,80 € le kilomètre.
Dans le second dossier, le conducteur, âgé de 52 ans et taxi depuis trente ans, transporte quatre personnes de nationalité algérienne. Les passagers indiquent vouloir rejoindre un parent malade du côté de Narbonne. Le récit, à ce stade, ressemble à une urgence familiale, un motif qu’on entend souvent sur les routes… et qui peut aussi servir d’écran de fumée.
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Mais saviez-vous que, devant un tribunal, ce ne sont pas seulement les paroles qui comptent ? Dans ce dossier, un élément vient étayer le discours du chauffeur : ses données téléphoniques, qui confirment qu’il n’avait, selon lui, jamais franchi la frontière vers la France auparavant.
Dans les deux affaires, les autorités retiennent le même cœur d’accusation : les chauffeurs auraient contribué, en transportant ces passagers, à faciliter leur entrée et leur présence sur le territoire français. Et, même si les hommes se présentent sans casier judiciaire, l’enjeu devient immédiatement sérieux.
« Je ne peux pas demander les papiers » : la ligne de défense
À l’audience, un argument revient avec insistance : un chauffeur de taxi n’est ni policier ni gendarme. Les avocats martèlent l’idée qu’un professionnel du transport n’a pas les moyens, ni la légitimité, d’exiger des documents d’identité ou de séjour avant d’accepter une course.
Dans le premier dossier, la défense insiste sur un point précis : les personnes transportées vivaient en France et parlaient bien français. Autrement dit, rien, dans l’échange au moment de monter dans le véhicule, n’aurait été assez « atypique » pour faire naître une alerte immédiate chez un conducteur.
C’est une zone grise que beaucoup sous-estiment. D’un côté, l’État attend une vigilance face à certains circuits. De l’autre, le quotidien d’un chauffeur repose sur un principe simple : on transporte des gens, on n’enquête pas sur eux. Et, dans la pratique, refuser des clients sur la base d’un soupçon flou peut aussi exposer à d’autres problèmes.
Dans le second dossier, le chauffeur met en avant la bonne foi. Il dit ne pas savoir, affirme que c’était une première dans sa vie personnelle et professionnelle de franchir la frontière pour aller en France, et se présente comme quelqu’un pris dans une situation qu’il n’a pas choisie.
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Ce détail que peu de gens voient venir, c’est la manière dont un dossier se construit au fil de micro-éléments. Une heure, un lieu de prise en charge, un itinéraire, un montant… Tout devient matière à interprétation quand l’enquête cherche à déterminer si le conducteur pouvait raisonnablement comprendre ce qui se jouait.
Entre bonne foi et soupçons : l’audience décortique les détails
À Perpignan, l’audience ressemble à un démontage minutieux de deux soirées d’août. Les lieux cités ne sont pas anodins : Le Perthus et Le Boulou sont des points de passage connus sur l’axe entre la Catalogne et le sud de la France, avec des contrôles possibles, et une attention particulière portée aux véhicules qui effectuent des trajets transfrontaliers.
Dans les deux cas, un élément attire aussi l’attention du tribunal : la présence d’intermédiaires. Les chauffeurs expliquent qu’ils ont eu recours à ces personnes pour des raisons de traduction. En soi, cela peut sembler banal : un client qui ne parle pas la langue, un appel pour clarifier une adresse, un point de rendez-vous.
Mais, dans un dossier lié à des personnes en situation irrégulière, l’existence d’un tiers peut être perçue autrement. Le tribunal cherche à comprendre si cet intermédiaire n’est qu’un facilitateur linguistique… ou un maillon d’organisation.
L’autre point qui revient, c’est l’absence de passé judiciaire chez les deux chauffeurs. Pas de condamnation antérieure, pas de trace de récidive. Pourtant, le ministère public ne se contente pas d’un rappel à l’ordre. Les réquisitions visent à frapper fort, notamment avec une demande de confiscation de scellés (l’argent des courses et les véhicules) et une mesure d’éloignement du territoire.
Dans cette mécanique judiciaire, une nuance compte : il ne s’agit pas seulement de punir deux individus, mais aussi d’envoyer un signal. Le message implicite est clair : certains trajets, certains lieux de prise en charge et certaines conditions doivent alerter, même lorsqu’on exerce un métier « ordinaire ».
La décision du tribunal, et le message envoyé
À la fin de l’audience, la question devient concrète : comment sanctionner, sans transformer les chauffeurs en contrôleurs d’identité ? Et comment distinguer l’erreur, l’aveuglement, ou la participation consciente ?
Le procureur avait requis, pour chacun des deux hommes, cinq mois de prison avec sursis, une interdiction de territoire de dix ans et la saisie des véhicules et de l’argent des courses. Une ligne très ferme, pensée comme dissuasive, et qui place les chauffeurs face à une conséquence durable : ne plus pouvoir travailler en France, même pour une course parfaitement régulière.
Le tribunal a finalement tranché autrement sur plusieurs points, tout en retenant la culpabilité. Les deux chauffeurs de taxi ont été reconnus coupables d’avoir facilité l’entrée et le séjour en France de personnes en situation irrégulière ; ils ont été condamnés à un an avec sursis, à cinq ans d’interdiction de territoire, et à la confiscation du scellé contenant l’argent des courses, tandis que leurs véhicules leur ont été restitués.