Des abris thermiques ont été distribués aux sans-abris pour lutter contre le froid dans cette ville
Dans les forêts et les squats autour de Colmar. Une association locale distribue depuis fin décembre des abris thermiques baptisés « Iglous » à des personnes qui dorment dehors rapporte BFMTV.
L’objectif est simple. Limiter le risque d’hypothermie quand le mercure plonge. Dans un hiver où la rue devient plus dangereuse que jamais.
Crédit : Sanseiya (Wikimedia Commons).
Un hiver qui rappelle une évidence : dehors, le froid n’est jamais « supportable »
À Colmar, début janvier a remis la question du « grand froid » au centre du quotidien. Sur la période du 5 au 11 janvier 2026. Les températures minimales sont descendues jusqu’à environ -10 °C dans l’agglomération colmarienne. Avec plusieurs nuits durablement négatives. Dans ces conditions, le froid glacial ne se résume pas à un inconfort. Il épuise, il désoriente, il accélère la déshydratation. Il aggrave les pathologies respiratoires et cardiovasculaires. Et pour les personnes sans domicile, il peut tout simplement tuer.
Cette réalité est documentée, année après année, par le Collectif Les Morts de la Rue. Qui comptabilise les décès de personnes sans chez-soi. Son rapport 2024 établit déjà un record en 2023 avec 826 décès recensés. Un chiffre que l’association elle-même rappelle comme sous-estimé. D’autres bilans relayés en 2025 évoquent une hausse persistante. Derrière ces statistiques, il y a des trajectoires. Des ruptures familiales, des accidents de vie, des expulsions, des troubles psychiques, des parcours migratoires, des emplois perdus, des dettes qui s’accumulent.
Bretz’Maraude, une solidarité de proximité… à vélo-cargo
C’est dans ce contexte que l’association Bretz’Maraude a choisi d’ajouter un outil concret à ses maraudes. Des abris thermiques démontables, distribués gratuitement. L’association, créée en 2021, s’est fait connaître à Colmar pour ses tournées dominicales. Et son approche revendiquée « sans jugement », centrée sur l’écoute, la régularité et la relation de confiance.
Leur particularité, c’est aussi la logistique. Une partie importante des maraudes se fait en vélo-cargo. Afin d’atteindre plus facilement certains points en ville, de transporter repas et matériel. Et de rendre l’aide visible sans être intrusive. Un reportage de CADRes Colmar décrit une équipe d’une vingtaine de bénévoles pour les maraudes, épaulée par des cuisiniers qui préparent chaque semaine des repas faits maison. Avec des sorties renforcées lors des épisodes de froid et de neige.
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Dans les faits, ce maillage associatif agit comme un filet de sécurité… mais un filet qui ne peut pas tout. La saturation de l’hébergement d’urgence, les délais, la rareté des solutions stables. Et la fatigue des dispositifs sont régulièrement pointés par les acteurs du secteur. À l’échelle locale, la réalité est la même. Quand le froid s’installe, la question devient « comment éviter le drame cette nuit ? ». Parfois avant même de pouvoir penser à « comment sortir durablement de la rue ? ».
Crédit : Gzen92 (Wikimedia Commons).
Les « Iglous » : un abri de survie qui promet jusqu’à 15 °C de gain
Les « Iglous » distribués à Colmar ne sont pas présentés comme une alternative à un logement, ni même comme une solution d’hébergement. L’association les décrit comme un abri d’urgence : un espace fermé, isolé, rapide à monter, pensé pour limiter l’exposition au vent et à l’humidité.
Selon les Dernières Nouvelles d’Alsace, Bretz’Maraude a acquis dix de ces abris, pour un budget total d’environ 5 000 euros, avec un financement complété par des soutiens associatifs et des clubs locaux. L’abri, composé de panneaux en mousse polyéthylène recouverts d’une feuille d’aluminium, est conçu pour conserver la chaleur produite par le corps. L’objectif annoncé est un gain d’environ 15 °C par rapport à la température extérieure.
Avant de les déployer, l’association a même effectué un test grandeur nature : des bénévoles ont dormi dehors dans ces abris, une nuit annoncée fraîche et humide, afin d’évaluer l’efficacité. Le retour rapporté est sans ambiguïté : un sommeil imparfait, mais une sensation de froid nettement atténuée, avec une « isolation au sol » jugée convaincante.
Crédit : joergens.mi / Jörgens.mi (Wikimedia Commons).
Pourquoi cibler les personnes en squat ou celles qui refusent l’hébergement ?
La question peut déranger : distribuer un abri, n’est-ce pas « accepter » que des gens dorment dehors ? Les acteurs de terrain répondent généralement par une logique de réduction des risques : entre une nuit exposée au vent, à la pluie, au gel, et une nuit un peu mieux isolée, il y a un écart qui peut faire la différence.
Surtout, ces « Iglous » visent un public précis : des personnes installées en squat, ou vivant à l’écart, qui refusent ou n’accèdent pas aux places en structure. Ce refus n’est pas un mythe : il existe, et il a des raisons. Il peut être lié à l’insécurité ressentie, à la peur du vol, à la violence, à la séparation des couples, aux règles jugées trop strictes. Une situation similaire a été documentée dans le cas d’un couple SDF hébergé dont l’histoire a mal tourné.
La présence d’un animal joue aussi souvent : pour certaines personnes, un chien n’est pas un détail affectif mais une protection, un repère, parfois un dernier lien. Or toutes les structures ne peuvent pas accueillir des animaux. Résultat : certaines personnes préfèrent s’exposer au froid plutôt que de se séparer de lui, même temporairement.
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Le plan Grand Froid : une réponse institutionnelle… qui dépend du terrain
En parallèle, l’État dispose d’un dispositif hivernal renforcé, activé localement : le plan Grand Froid. Il s’appuie sur une montée en puissance (ouverture de places supplémentaires, renforcement des maraudes, élargissement des accueils de jour, mobilisation du 115), décidée par les préfets en fonction du changement thermique et des besoins.
Dans le Haut-Rhin, la préfecture a annoncé l’activation du niveau 1 dès le 24 décembre 2025, en complément de places d’hébergement déjà mobilisées, avec un appel à signaler toute personne en détresse via le 115.
Mais l’écart entre la théorie et la pratique est connu : les dispositifs s’activent, oui, mais l’hébergement reste insuffisant au regard de la hausse du sans-abrisme. La Fondation pour le Logement des Défavorisés évoque désormais environ 350 000 personnes sans domicile en France. En attendant, la trêve hivernale reste le seul répit légal pour beaucoup.
Crédit : Havang(nl) (Wikimedia Commons).
Une « avancée », ou le symptôme d’un système à bout de souffle ?
Pour la personne qui reçoit un Iglou, l’évaluation est immédiate : « ça réchauffe », « on est à l’abri du vent », « c’est une avancée ». Dans le reportage BFM, l’homme rencontré insiste même sur l’idée d’un déploiement « partout », au-delà de l’Alsace, au regard du nombre de personnes concernées.
L’histoire des Iglous à Colmar porte donc un message ambivalent. D’un côté, l’innovation frugale et la solidarité locale montrent qu’on peut agir vite, avec peu, et sauver des vies. De l’autre, leur existence même rappelle l’impasse : dans l’un des pays les plus riches du monde, dormir dehors reste une réalité.
Crédit : Ed Yourdon
Conclusion : protéger cette nuit, sans renoncer à changer demain
Les Iglous distribués par Bretz’Maraude ne promettent pas de « sortir de la rue ». Ils promettent une chose plus modeste, et parfois plus précieuse : passer la nuit. Dans un hiver qui a déjà offert des minimales proches de -10 °C autour de Colmar, ce simple objectif suffit à justifier l’effort.
Mais si l’on veut éviter que ces abris deviennent un décor permanent de nos villes, l’urgence doit rester un point de départ, pas une habitude. La rue n’est pas un lieu de vie. Et chaque initiative qui réchauffe doit aussi rappeler l’essentiel : l’accès à un toit digne, stable, durable, n’est pas un « plus ». C’est le cœur du problème.