Des patrons paient plus de 2 000 € par jour pour espionner leurs salariés en arrêt maladie
La scène se passe à Lyon. Un homme est garé discrètement en face d’un immeuble. Il observe, note, photographie. Ce n’est pas un policier. C’est un détective privé, mandaté par un employeur qui doute de son salarié en arrêt maladie. Et ce genre de mission devient de plus en plus courant en France.
2 000 euros la journée de planque

Charles-François Chazit est détective à Lyon. Nos confrères de RTL l’ont suivi en pleine mission : en planque devant le domicile d’un salarié absent, sa tâche est précise. Il s’agit de « suivre la personne et d’essayer de déterminer son activité, les lieux où il se rend ».
Le coût de cette surveillance est loin d’être anodin. Une journée d’observation est facturée plus de 2 000 euros à l’entreprise. Un investissement colossal, que certains employeurs jugent pourtant rentable face aux risques qu’ils perçoivent.
La peur du concurrent caché derrière l’arrêt maladie
Dans le cas suivi par RTL, l’employeur avait une crainte bien précise : que son salarié se soit fait porter pâle pour profiter de ce temps libre et créer sa propre entreprise, potentiellement concurrente. Une suspicion qui suffit à justifier la dépense.
Mais ce scénario est loin d’être le seul. D’autres employeurs mandatent des détectives dans des affaires d’accidents du travail ou d’inaptitude professionnelle. Ces situations ouvrent en effet droit à des indemnités souvent plus élevées. Avoir des preuves concrètes avant d’agir peut faire économiser des sommes bien plus importantes que le tarif d’une journée de surveillance.
Un phénomène qui s’emballe : 4,8 % d’absentéisme en 2024

Ce recours aux détectives n’arrive pas par hasard. Le taux d’absentéisme en France a atteint 4,8 % en 2024, selon les données de l’assureur Axa. Un chiffre en hausse constante qui inquiète les directions des ressources humaines.
Les arrêts maladie abusifs auraient coûté pas moins de 30 millions d’euros à l’Assurance maladie en 2024. De quoi alimenter un sentiment de ras-le-bol dans les entreprises, grandes comme petites.
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L’Assemblée nationale entre en scène le 1er avril
Le gouvernement a décidé de prendre le problème à bras-le-corps. Le mercredi 1er avril, l’Assemblée nationale examine un projet de loi de lutte contre les fraudes sociales et fiscales. L’objectif affiché : récupérer jusqu’à 2 milliards d’euros perdus chaque année.
Ce contexte légal pèse directement sur la décision des employeurs. Sentant que les autorités bougent, certains veulent être prêts à agir, preuves en main, dès que la loi leur en donnera davantage les moyens. L’essor des détectives privés spécialisés dans les arrêts de travail n’est pas étranger à cette dynamique.
Ce que l’Assurance maladie peut déjà faire de son côté
Les employeurs ne sont pas les seuls à surveiller. L’Assurance maladie dispose elle aussi d’outils renforcés. Elle peut désormais contrôler les arrêts maladie en visioconférence, une nouveauté qui a fait parler d’elle.
Elle peut également intervenir à distance pour vérifier les situations déclarées. Et certains médecins généralistes sont eux-mêmes dans le viseur : 500 praticiens sont désormais surveillés pour leurs habitudes de prescription jugées trop généreuses.
Des cas qui illustrent les dérives

Les affaires récentes donnent du crédit aux craintes des employeurs. Une salariée partie à l’étranger pendant son arrêt maladie s’est vu réclamer le remboursement de ses indemnités. Un salarié qui avait continué à travailler tout en touchant ses indemnités a vu la Cour de cassation trancher contre lui.
Plus troublant encore, une salariée en congé maladie a croisé son patron à l’aéroport. Des situations qui alimentent la méfiance et poussent certains employeurs à ne plus attendre passivement.
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Quand le détective devient un argument juridique
La surveillance par un détective privé n’est pas anodine sur le plan légal. Pour qu’elle soit utilisable devant un tribunal prud’homal, elle doit respecter des règles strictes. Les conditions de recueil des preuves, la proportionnalité de la mesure, le respect de la vie privée : autant de critères qui encadrent ce que peut faire un enquêteur mandaté par un employeur.
Un rapport de détective mal ficelé peut se retourner contre l’employeur. C’est pourquoi les professionnels du secteur insistent : mieux vaut avoir de sérieux doutes documentés avant de lancer une mission à 2 000 euros la journée.
Un débat de société qui ne fait que commencer
La question dépasse largement le cadre des ressources humaines. Elle touche à la confiance entre employeurs et salariés, à l’état du système de protection sociale, et aux limites du droit à la vie privée. Les nouvelles restrictions envisagées par le gouvernement sur la durée des arrêts de travail ajoutent une tension supplémentaire.
D’un côté, des employeurs épuisés par des absences qu’ils jugent abusives et un coût qui pèse sur leur compétitivité. De l’autre, des salariés qui craignent d’être surveillés jusque dans leur sphère privée, même lorsqu’ils sont réellement malades. Le coût d’un arrêt maladie est lourd pour tout le monde — et le débat sur qui doit en supporter la charge est loin d’être tranché.
En attendant, les détectives privés spécialisés dans les arrêts de travail ont encore de beaux jours devant eux.